chapitre 2
Le bonheur est-il le but de notre existence?

Henri Matisse, La joie de vivre, 1906
Introduction
définitions/distinctions/position du problème
À première vue, il semble presque étrange de demander si le bonheur est le but de l’existence. Qui souhaiterait délibérément être malheureux ? Lorsque nous choisissons des études, un métier, des amis, un lieu où vivre, lorsque nous cherchons l’amour, la réussite, la sécurité ou simplement un peu de tranquillité, nous espérons généralement que ces choix contribueront à rendre notre vie meilleure. Même celui qui consent à des efforts pénibles le fait souvent dans l’espoir d’une satisfaction future : l’élève travaille pour réussir, le sportif s’entraîne pour progresser, celui qui économise renonce à une satisfaction immédiate afin de réaliser plus tard un projet auquel il tient. Derrière la diversité de nos désirs semble ainsi se profiler un désir plus général : celui d’être heureux.
Mais cette évidence mérite d’être interrogée. Car demander si nous désirons le bonheur n’est pas exactement la même chose que demander s’il constitue le but de l’existence.
Le bonheur désigne généralement un état relativement durable dans lequel un individu éprouve que son existence est globalement satisfaisante. Il faut donc le distinguer du plaisir, qui est une satisfaction agréable mais souvent momentanée. Manger lorsque l’on a faim procure du plaisir ; réussir un projet peut procurer une joie intense ; mais aucune de ces expériences ne suffit nécessairement à rendre une existence heureuse dans son ensemble. La notion de bonheur suppose une certaine stabilité et une appréciation globale de sa vie.
Il faut également distinguer le bonheur de la simple satisfaction d’un désir. Un désir est la tendance qui nous porte vers ce que nous imaginons comme une source de satisfaction. Mais satisfaire un désir particulier ne signifie pas satisfaire tous nos désirs, encore moins être heureux. Nous faisons même souvent l’expérience inverse : nous obtenons ce que nous voulions et découvrons que cela ne nous apporte pas le bonheur attendu.
La question porte surtout sur la notion de but. Un but est ce en vue de quoi une action est accomplie. Dire que le bonheur est le but de l’existence signifie donc davantage que constater que nous aimerions être heureux : cela revient à soutenir que toute notre vie pourrait, ou devrait, être organisée en fonction de cette fin.
Or cette idée d’existence rend le problème plus profond encore. Une existence humaine n’est pas seulement une succession de plaisirs et de peines. Elle comporte des projets, des relations, des engagements, des obligations, une certaine conception de soi et du monde. Elle pose ainsi la question du sens : qu’est-ce qui mérite que nous lui consacrions notre vie ?
Le bonheur doit alors être rapproché d’une autre notion antique, celle de vie bonne : non pas simplement une vie agréable, mais une vie que l’on peut juger réussie ou accomplie. Être heureux, mener une vie bonne et donner un sens à son existence sont peut-être des choses liées, mais elles ne sont pas nécessairement identiques.
Imaginons par exemple que nous puissions choisir entre une existence parfaitement agréable vécue dans l’illusion et une existence plus difficile dans laquelle nous connaîtrions la vérité (comme le propose la « machine à expériences » de Robert Nozick). Le simple fait que ce choix puisse nous embarrasser montre que nous ne valorisons pas seulement le bonheur. La vérité, la liberté, la justice ou la dignité peuvent parfois nous sembler préférables au confort.
Le problème est donc le suivant : le bonheur est-il la fin naturelle et légitime de l’existence humaine, ou bien l’existence trouve-t-elle son sens dans autre chose que la seule recherche du bonheur ?
Nous verrons d’abord pourquoi il paraît raisonnable de considérer le bonheur comme la fin naturelle de l’existence humaine. Nous montrerons ensuite que le bonheur constitue une fin difficile à définir et peut-être impossible à atteindre durablement. Nous nous demanderons enfin si une existence pleinement humaine ne suppose pas de poursuivre certaines fins qui peuvent entrer en conflit avec notre bonheur.
I. Le bonheur semble être le but naturel de l’existence humaine
Lorsque nous examinons nos actions, nous constatons qu’elles sont généralement accomplies en vue d’autre chose. Nous travaillons pour obtenir un salaire ; nous cherchons un salaire pour disposer de ressources ; ces ressources nous permettent de vivre, de réaliser des projets, de profiter de certaines expériences. Mais jusqu’où peut-on poursuivre cette chaîne des moyens et des fins ? DC: la fin/les moyens
Supposons que quelqu’un souhaite réussir ses études. Pourquoi ? Pour exercer un métier qui lui plaît. Pourquoi exercer ce métier ? Pour vivre correctement et s’accomplir. Pourquoi souhaite-t-il s’accomplir ? À un certain moment, la série des justifications semble devoir s’arrêter. Si l’on demande : « Pourquoi veux-tu être heureux ? », la réponse la plus spontanée est sans doute : « Parce que je veux être heureux. » Le bonheur paraît recherché pour lui-même.
référence philosophique : Aristote
C’est précisément le raisonnement développé par Aristote au début de l’Éthique à Nicomaque. Toutes nos actions visent un bien. Certains biens sont cependant recherchés comme moyens : l’argent, par exemple, n’a d’intérêt que parce qu’il permet d’obtenir autre chose. Mais si tout était toujours recherché en vue d’autre chose, nos désirs formeraient une chaîne infinie et aucune action n’aurait jamais de fin véritable.
Il doit donc exister, selon Aristote, un bien que nous désirons pour lui-même. Ce « bien suprême » est ce que les Grecs appellent eudaimonia, terme que l’on traduit habituellement par « bonheur, béatitude, félicité » et qui renvoie à l’idée d’« accomplissement » ou de « vie réussie ».
Le bonheur eudémonique ne désigne donc pas une émotion agréable. Une personne peut éprouver momentanément de la tristesse tout en menant une vie que l’on peut considérer comme heureuse. Inversement, celui qui multiplie les plaisirs peut mener une existence désordonnée et finalement insatisfaisante.
Pour Aristote, une vie humaine heureuse suppose de réaliser pleinement les capacités propres à l’être humain. Or l’être humain est capable de raisonner, de choisir et de vivre avec les autres. Son bonheur suppose donc une activité conforme à la vertu, c’est-à-dire l’acquisition de dispositions qui lui permettent d’agir de manière juste, courageuse, raisonnable et mesurée.
Il faut donc bien comprendre ceci : si le bonheur est le but de l’existence, cela ne signifie pas que nous devons rechercher constamment ce qui nous fait plaisir.
Un étudiant qui renonce à sortir la veille d’un examen sacrifie un plaisir immédiat pour une satisfaction plus durable. Une personne qui entretient une amitié accepte parfois des efforts ou des désagréments parce qu’une relation véritable possède une valeur plus grande qu’un confort momentané. Une existence heureuse nécessite donc une hiérarchie des désirs.
référence philosophique : Épicure
Cette idée se retrouve chez Épicure, bien que sa philosophie soit souvent caricaturée. Dans sa fameuse Lettre à Ménécée, il nous dit qu’il faut apprendre à désirer pour apprendre à être heureux. L’épicurisme ne recommande nullement de multiplier les plaisirs. Épicure définit certes le plaisir comme le bien naturel vers lequel nous tendons, mais il affirme précisément que tous les plaisirs ne doivent pas être recherchés.
Certains plaisirs produisent ensuite davantage de souffrance. Inversement, certaines peines peuvent être acceptées lorsqu’elles permettent un bien plus grand. Une opération médicale douloureuse peut être choisie pour retrouver la santé ; un effort intellectuel peut être consenti pour acquérir une connaissance.
La sagesse consiste donc moins à satisfaire tous ses désirs qu’à apprendre à les distinguer et les hiérarchiser.
Épicure distingue notamment les désirs naturels et nécessaires, comme manger lorsque nous avons faim, des désirs artificiels ou illimités, comme la recherche incessante de richesse, de gloire ou de prestige. Les premiers sont relativement faciles à satisfaire. Les seconds risquent au contraire de nous condamner à l’insatisfaction : celui qui veut toujours davantage ne peut jamais parvenir au sentiment que sa vie est suffisante.
Le bonheur épicurien vise ainsi l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble de l’âme, la paix de l’esprit (ainsi que l’aponie, l’équilibre du corps). Être heureux signifie essentiellement ne pas être perpétuellement agité par la peur, l’envie et les désirs inutiles.
Cette leçon résonne clairement depuis l’Antiquité jusqu’à nous : nous pouvons consacrer une grande partie de notre existence à rechercher des signes extérieurs de réussite : argent, objets, réputation, reconnaissance sociale. Mais si chaque satisfaction provoque immédiatement un nouveau désir, le bonheur recule à mesure que nous avançons.
Pour Épicure, il faut donc apprendre non seulement à obtenir ce que nous désirons, mais surtout à désirer ce qui peut réellement nous satisfaire.
référence philosophique : Épictète
Les stoïciens prolongent d’une certaine manière cette réflexion. Une grande partie de notre malheur vient, selon eux, de ce que nous voulons contrôler des choses qui ne dépendent pas de nous : l’opinion des autres, la réussite de nos projets, la maladie, les événements politiques ou encore la mort.
Épictète propose donc une distinction fondamentale entre ce qui dépend de nous — nos jugements, nos décisions, notre manière de réagir — et ce qui ne dépend pas de nous.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait devenir indifférent à tout. Mais celui qui fait dépendre entièrement son bonheur d’événements extérieurs rend son existence extrêmement fragile.
Nous retrouvons ainsi, malgré leurs différences, une intuition commune aux grandes philosophies antiques : le bonheur est bien l’une des fins essentielles de la vie humaine, mais il ne consiste pas à accumuler passivement les satisfactions. Il suppose une certaine sagesse, c’est-à-dire une manière réfléchie d’organiser son existence. Le bonheur apparaît alors moins comme un état que nous recevrions du hasard que comme une certaine manière de vivre.
Cependant, une difficulté demeure. Toutes ces philosophies supposent qu’il est possible de comprendre ce qui constitue véritablement notre bonheur. Or en sommes-nous certains ? Nous désirons parfois ardemment quelque chose avant de découvrir qu’elle ne nous rend pas heureux. Nous changeons avec le temps. Nous sommes influencés par les autres. Et ce que nous appelons bonheur peut n’être qu’un idéal produit par notre imagination.
L’évidence initiale devient donc plus fragile : même si nous désirons être heureux, savons-nous seulement ce que nous cherchons ?
II. Le bonheur est une fin incertaine : une notion difficile à définir, à atteindre et à universaliser
Si l’on demandait à trente personnes ce qui les rendrait heureuses, nous obtiendrions probablement trente réponses différentes. Pour l’une, ce serait une vie familiale paisible ; pour une autre, la réussite professionnelle ; pour une troisième, la création artistique, le voyage, l’amour, la tranquillité ou la reconnaissance.
Cette diversité révèle une première difficulté : contrairement à des besoins élémentaires comme boire ou manger, le bonheur n’a pas d’objet clairement déterminé.
Nous pouvons donc confondre le bonheur avec des réalités qui lui ressemblent sans lui être identiques.
Le plaisir désigne une sensation agréable ; le bien-être un état de confort physique ou psychologique ; la réussite correspond généralement à l’accomplissement d’objectifs valorisés ; le bonheur renvoie à une satisfaction plus globale de l’existence. Quant au sens, il concerne la valeur ou la direction que nous attribuons à notre vie.
Nous voyons ainsi l’ambivalence des possibilités : une vie peut être heureuse sans être particulièrement prestigieuse. Elle peut être confortable sans sembler avoir beaucoup de sens. Et elle peut posséder un sens très fort tout en comportant de grandes difficultés.
référence philosophique : Schopenhauer
Le philosophie allemand radicalise cette difficulté. Selon lui, notre existence est profondément structurée par le désir. Or désirer signifie ressentir une forme de manque : nous désirons précisément ce que nous ne possédons pas.
Tant que notre désir n’est pas satisfait, nous souffrons de cette absence. Mais lorsque nous obtenons ce que nous désirions, la satisfaction est généralement provisoire. Un autre désir apparaît rapidement.
On doit ainsi à Schopenhauer cette joyeuse formule: « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui », la souffrance du manque et l’ennui qui suit parfois la satisfaction.
Pensons à un objet longtemps convoité. Avant de l’obtenir, il occupe nos pensées et semble promettre une satisfaction considérable. Lorsqu’il est enfin acquis, le plaisir est réel, mais il s’atténue rapidement. L’objet devient ordinaire. Notre attention se déplace vers autre chose.
Le mécanisme est encore plus visible lorsque nous nous comparons continuellement aux autres. Une réussite qui aurait autrefois suffi cesse de nous satisfaire dès que nous découvrons quelqu’un qui possède davantage.
Si notre bonheur dépend de la satisfaction progressive de nos désirs, mais que ceux-ci se renouvellent indéfiniment, le bonheur risque donc de devenir une ligne d’horizon : nous avançons vers lui sans jamais l’atteindre.
référence philosophique : Pascal
Pascal propose une autre critique, particulièrement profonde, de la recherche du bonheur. Il observe que les êtres humains supportent difficilement l’inaction. Ils recherchent sans cesse des occupations : travail, jeux, conversations, affaires, divertissements. Or cette agitation n’a pas seulement pour fonction de nous procurer du plaisir, elle nous évite également de penser à notre condition humaine : notre fragilité, notre mort, l’incertitude de notre existence. Dans les Pensées, Pascal écrit ainsi :
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
Le divertissement désigne donc chez Pascal tout ce qui détourne l’homme de la contemplation de sa condition. Cela ne signifie évidemment pas que toute distraction soit mauvaise. Le problème apparaît lorsque nous avons constamment besoin d’être occupés parce que le silence ou l’inactivité nous confronteraient à des questions que nous préférons éviter.
Nos sociétés contemporaines rendent cette analyse particulièrement parlante : nous disposons presque continuellement de moyens de nous distraire : réseaux sociaux, vidéos, jeux, musique, notifications, séries, achats. Quelques secondes d’attente peuvent suffire pour que nous consultions notre téléphone. Mais une vie remplie d’occupations est-elle nécessairement une vie pleine ?
Le divertissement peut produire du plaisir et même du bien-être sans répondre à la question du sens de l’existence.
Un paradoxe de la recherche du bonheur
Il existe même un paradoxe : plus nous faisons du bonheur un objectif explicite, plus nous risquons d’être attentifs à notre propre insatisfaction.
Celui qui se demande continuellement « Suis-je heureux ? » compare sans cesse son existence réelle à une existence idéale. Chaque difficulté risque alors de devenir la preuve d’un échec. DC: réel/idéal
Nous le constatons notamment dans certaines représentations sociales du bonheur. Les images d’existences réussies qui circulent autour de nous donnent parfois l’impression que chacun devrait être épanoui, entouré, amoureux, dynamique, intéressant et satisfait de lui-même.
Le bonheur cesse alors d’être une possibilité pour devenir une sorte d’obligation : il faudrait à tout prix réussir sa vie!
Mais la recherche compulsive du bonheur peut précisément empêcher de vivre. Au lieu de s’engager dans une activité ou une relation pour ce qu’elle vaut vraiment, on l’évalue constamment selon la satisfaction qu’elle nous procure ou l‘image qu’elle donne de nous-même.
référence philosophique : Freud
Freud, dans l’un des es derniers ouvrages, Malaise dans la civilisation, souligne à son tour combien l’aspiration humaine au bonheur rencontre des obstacles: nous sommes exposés à la souffrance venant de notre corps, du monde extérieur et surtout de nos relations avec les autres. De plus, vivre en société exige de limiter certains désirs et certaines pulsions.
La civilisation rend notre existence possible et plus sûre, mais elle impose également des contraintes. Nous ne pouvons pas satisfaire immédiatement toutes nos impulsions sans tenir compte des autres.
L’idée d’un bonheur permanent et complet paraît ainsi difficilement compatible avec la condition humaine.
Cette conclusion pourrait sembler pessimiste. Pourtant, il ne s’agit pas nécessairement de renoncer à toute aspiration au bonheur. Il s’agit plutôt de comprendre que le bonheur ne peut peut-être pas constituer un état permanent auquel nous aurions droit.
référence philosophique : Nietzsche
On peut aller encore plus loin. Supposons qu’une existence heureuse signifie une existence parfaitement confortable, débarrassée des épreuves, du risque et du conflit : serait-elle réellement désirable ? C’est ce que Nietzsche appelle la situation du « Dernier homme ».
Le philosophe allemand critique précisément certaines conceptions du bonheur lorsqu’elles réduisent la vie à la sécurité et au confort. Une existence riche suppose parfois la difficulté, l’effort, la création et même l’échec. Celui qui veut accomplir quelque chose d’important accepte nécessairement une part d’incertitude.
L’artiste qui entreprend une œuvre difficile, le chercheur qui consacre des années à un problème, celui qui lutte contre une injustice ne choisissent pas toujours la voie qui maximisera leur tranquillité. Ils poursuivent quelque chose qui compte davantage pour eux.
Nous découvrons alors une distinction essentielle entre bonheur et accomplissement. Être accompli, ce n’est pas nécessairement éprouver constamment du bien-être. Une vie peut être difficile et pourtant sembler pleinement vécue.
La question initiale change donc de sens. Le problème n’est plus seulement : « pouvons-nous atteindre le bonheur ? », mais « devons-nous réellement faire du bonheur la valeur suprême de notre existence ? »
Car si une vie heureuse pouvait être injuste, mensongère ou dépourvue de liberté, il faudrait peut-être reconnaître que certaines choses valent davantage que notre bonheur.
III. L’existence humaine ne peut pas se réduire à la recherche du bonheur
Imaginons qu’un mensonge puisse nous rendre heureux. Préférerions-nous le connaître comme mensonge ou continuer à y croire ?
Cette expérience de pensée montre que nous attribuons spontanément une valeur à la vérité, même lorsqu’elle est désagréable. De même, une personne pourrait parfois obtenir un avantage considérable grâce à une injustice. Pourtant, nous estimons généralement qu’elle ne devrait pas l’accepter. Cela signifie que notre existence est orientée par d’autres valeurs que notre bonheur personnel.
référence philosophique : Kant
Kant est sans doute l’un des philosophes qui ont le plus clairement séparé morale et bonheur.
Il ne prétend pas que le bonheur soit mauvais. Tous les êtres humains désirent naturellement être heureux. Mais ce désir ne permet pas de déterminer ce que nous devons faire.
Supposons qu’une personne trouve un portefeuille contenant une importante somme d’argent et qu’elle soit certaine de ne jamais être découverte si elle le conserve. Garder cet argent pourrait améliorer son confort. Mais la question morale n’est pas : « Cela me rendrait-il plus heureux ? » Elle est : « Ai-je le droit de le faire ? »
Pour Kant, une action morale doit pouvoir être accomplie par devoir, c’est-à-dire parce que nous reconnaissons qu’elle est juste, indépendamment de l’avantage qu’elle peut nous apporter. Cette distinction introduit une limite décisive à la recherche du bonheur : nous ne devons pas chercher notre bonheur à n’importe quel prix.
Si mon bonheur suppose l’exploitation ou le malheur d’un autre, il ne peut être considéré comme une justification suffisante. Il est donc possible que le bonheur soit l’un de nos buts sans être la norme suprême de notre existence.
référence philosophique : Mill
Une philosophie comme celle de John Stuart Mill pourrait cependant répondre que le problème vient seulement de ce que nous avons considéré le bonheur de manière trop individuelle.
La doctrine de l’utilitarisme propose en effet d’évaluer les actions selon leurs conséquences sur le bonheur de tous ceux qu’elles concernent. Il ne s’agit plus de maximiser mon bonheur personnel, mais de favoriser autant que possible le bien-être collectif. Le bonheur retrouve alors une fonction morale.
Cette théorie possède une grande force intuitive: lorsque nous devons choisir une politique publique, par exemple, il paraît raisonnable de considérer ses effets sur le bien-être des citoyens. Mais elle fait également apparaître une difficulté. Serions-nous prêts à sacrifier les droits d’un innocent si cela augmentait fortement le bonheur général ? C’est cette question que pose par exemple la nouvelle Ceux qui viennent d’Omélas évoquée en cours…
Notre hésitation indique que la justice ou la dignité individuelle semblent parfois devoir être protégées même contre l’intérêt collectif.
Le bonheur, même généralisé, ne suffit donc peut-être pas à épuiser toutes nos exigences morales.
Une vie agréable n’est pas nécessairement une vie bonne.
Nous pouvons maintenant revenir à Aristote: lorsque celui-ci affirme que le bonheur est le souverain bien, il ne pense précisément pas le bonheur comme une somme de plaisirs. Pour lui, une personne injuste ou lâche ne peut pas véritablement mener une vie accomplie, même si elle éprouve beaucoup de satisfaction.
Cette idée permet peut-être de dépasser l’opposition entre bonheur et morale. Au lieu de se demander s’il faut choisir entre être heureux et être vertueux, nous pouvons nous demander si un bonheur véritable peut être séparé de la manière dont nous conduisons notre existence.
Nous dirions difficilement d’une personne riche, puissante et satisfaite mais profondément injuste qu’elle a « réussi sa vie » sans ajouter immédiatement une réserve.
Le jugement porté sur une existence ne dépend donc pas seulement de l’état psychologique de celui qui la vit.
référence philosophique : Sartre
Une difficulté plus radicale apparaît cependant avec le courant philosophique de l’existentialisme.
Lorsque nous demandons « quel est le but de l’existence ? », nous supposons peut-être qu’il existe quelque part une réponse déjà écrite. Mais Sartre remet précisément en cause cette idée.
Sa formule célèbre, « l’existence précède l’essence », signifie que l’être humain existe avant d’être défini par une nature ou une fonction déterminée. Un objet fabriqué possède un but avant même d’exister : un coupe-papier est conçu pour couper, pour reprendre l’exemple de Sartre.
Mais l’être humain ne possède peut-être aucune fonction comparable. Nous sommes « jetés dans l’existence » et devons ensuite décider ce que nous allons faire de cette existence. Le sens de notre vie n’est donc pas nécessairement quelque chose que nous découvrons. Il peut être quelque chose que nous construisons.
Cette idée transforme profondément notre question car demander « le bonheur est-il le but de l’existence ? » ne signifie plus nécessairement : « la nature humaine nous impose-t-elle de rechercher le bonheur ? » La question devient: « Voulons-nous faire du bonheur le principe autour duquel nous organisons notre vie ? »
Or choisir suppose également accepter les conséquences de nos choix. Une personne peut décider de consacrer une partie de son existence à une cause politique, humanitaire, artistique ou scientifique qui lui impose des sacrifices. Elle ne choisit pas nécessairement le malheur. Mais elle affirme par son engagement que quelque chose peut compter davantage que son confort personnel.
Peut-on préférer le sens au bonheur ?
C’est ici qu’il faut distinguer définitivement bonheur et sens. Une existence heureuse est une existence que nous éprouvons comme satisfaisante. Une existence sensée est une existence dont les activités, les relations ou les engagements nous paraissent valoir la peine.
Les deux peuvent naturellement coïncider. L’amour, l’amitié, le travail, la création ou l’engagement peuvent à la fois nous rendre heureux et donner du sens à notre existence.
Mais cette coïncidence n’est pas garantie. On peut par exemple prendre soin d’un proche malade et traverser ainsi une période extrêmement éprouvante. Pourtant, celui qui agit ainsi peut considérer cette période comme l’une des plus significatives de son existence. Nous touchons alors à quelque chose d’essentiel : la valeur d’une vie ne peut peut-être pas être mesurée uniquement par la quantité de satisfaction qu’elle contient.
référence philosophique : Camus
Camus permet enfin d’ouvrir cette réflexion. Dans Le Mythe de Sisyphe, il part de l’idée que l’être humain cherche du sens dans un monde qui ne lui fournit aucune réponse définitive. Cette confrontation constitue ce qu’il appelle l’absurde.
La réponse de Camus n’est pourtant pas le désespoir. Elle consiste à vivre lucidement, sans inventer artificiellement un sens absolu du monde. La figure de Sisyphe, condamné à pousser éternellement son rocher, devient paradoxalement celle d’un être humain qui assume sa condition.
Nous voilà donc face à une idée importante : une vie humaine peut être pleinement vécue sans qu’un « but ultime » de l’existence nous soit donné à l’avance.
Nous pouvons construire des relations, défendre des valeurs, créer, connaître, aimer et agir sans être capables de démontrer que tout cela mène vers un bonheur définitif.
Le bonheur apparaît alors moins comme le but unique de la vie que comme l’une des expériences possibles d’une existence qui possède du sens.
Critiquer le bonheur comme finalité suprême ne signifie donc absolument pas faire l’éloge de la souffrance. Il serait absurde de rechercher le malheur pour lui-même. Mais une existence entièrement organisée autour de l’évitement de la souffrance et de la maximisation du bien-être risquerait de devenir extrêmement pauvre.
Vivre humainement suppose également d’accepter le risque inhérent à la liberté, aux relations et aux engagements.
Il faut donc peut-être renverser notre manière de poser le problème : plutôt que de chercher directement à être heureux, il faudrait chercher à mener une vie qui mérite d’être vécue. Le bonheur pourrait alors apparaître, non comme un objectif que l’on poursuit obsessionnellement, mais comme l’une des conséquences possibles d’une vie accomplie.
Conclusion
Le bonheur possède incontestablement une place centrale dans l’existence humaine. Nous désirons spontanément éviter la souffrance, éprouver du plaisir, trouver une certaine satisfaction et pouvoir considérer notre existence comme réussie. Les philosophies antiques d’Aristote, d’Épicure ou des stoïciens montrent d’ailleurs que cette aspiration peut faire l’objet d’un véritable apprentissage : être heureux ne signifie pas céder à tous ses désirs, mais apprendre à les organiser, à les limiter et à construire une vie cohérente.
Pourtant, nous avons également découvert combien le bonheur constitue une fin incertaine. Nos désirs changent, l’imagination nous trompe, les satisfactions s’épuisent. Pascal, Schopenhauer ou Freud montrent chacun à leur manière que l’existence humaine ne semble guère compatible avec l’idéal d’un état de satisfaction complète et permanente.
Surtout, faire du bonheur le but unique de l’existence conduit à oublier que nous accordons de la valeur à autre chose qu’à notre satisfaction. Nous voulons également connaître la vérité, agir justement, préserver notre liberté et notre dignité. Et nous pouvons juger qu’une existence possède du sens alors même qu’elle comporte des difficultés et des sacrifices.
Le bonheur ne doit donc sans doute ni être méprisé ni être absolutisé. Il constitue une aspiration naturelle et une dimension essentielle d’une vie accomplie, mais il ne suffit pas nécessairement à définir ce qui donne sa valeur à une existence.
Peut-être faut-il finalement distinguer deux ambitions : chercher à être heureux et chercher à bien vivre. La première vise principalement notre état de satisfaction ; la seconde interroge la qualité et la signification de notre existence. Dans le meilleur des cas, elles coïncident. Mais lorsqu’elles entrent en conflit, nous pouvons être conduits à préférer la justice, la vérité, la liberté ou la fidélité à nos engagements à notre bonheur immédiat.
Le but de l’existence n’est donc peut-être pas simplement d’être heureux, mais de construire une existence que nous puissions reconnaître comme sensée, libre, juste et digne, et dans laquelle le bonheur puisse trouver sa place.