L’empirisme
L’empirisme est un courant philosophique selon lequel toute connaissance vient de l’expérience (empeiria en grec: l’expérience). Contrairement au rationalisme, qui accorde à la raison un rôle premier dans l’accès à la vérité, l’empirisme affirme que l’esprit humain ne possède pas dès le départ des idées toutes faites : il apprend en recevant des impressions, en observant le monde, en accumulant des expériences. Autrement dit, pour les empiristes, nous ne connaissons pas d’abord par des idées innées ou par de purs raisonnements abstraits, mais par ce que nous voyons, entendons, touchons, éprouvons et expérimentons.
L’empirisme s’est surtout développé aux XVIIe et XVIIIe siècles, principalement en Angleterre, avec des philosophes comme John Locke, George Berkeley et David Hume. Il constitue en soi un mouvement de pensée majeur dans sa tentative de comprendre la formation de l’esprit humain.
1. L’expérience avant tout
L’idée fondamentale de l’empirisme peut être résumée ainsi : rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens.
Au lieu de penser que l’esprit contient en lui-même des vérités déjà présentes, les empiristes soutiennent que nous commençons par recevoir des sensations, puis que notre pensée se construit à partir d’elles. L’esprit humain n’est donc pas, au départ, rempli de connaissances. Il se forme progressivement au contact du monde.
Pour les empiristes, toute idée doit ainsi pouvoir être rapportée à une expérience. Si une idée ne correspond à aucune impression sensible ou à aucune expérience vécue, il faut se demander si elle a réellement un sens.
2. Une critique des idées innées
L’empirisme s’oppose au rationalisme sur un point essentiel : la question des idées innées.
Les rationalistes, comme Descartes ou Leibniz, soutiennent qu’il existe dans l’esprit humain des principes ou des idées qui ne viennent pas seulement de l’expérience. Par exemple, certaines vérités mathématiques ou certaines notions fondamentales seraient déjà présentes dans l’esprit. Les empiristes refusent cette idée. Selon eux, il n’existe pas de connaissances innées. L’esprit, à la naissance, est comparable à une page blanche sur laquelle l’expérience vient peu à peu écrire. Cette image de la page blanche est célèbre chez Locke. Elle signifie que nous ne possédons pas d’avance des vérités toutes faites : nous apprenons en vivant, en percevant, en expérimentant.
3. Locke: l’esprit est une page blanche
John Locke (1632-1704) est l’un des grands fondateurs de l’empirisme moderne.
1. La table rase
Locke affirme que l’esprit humain est au départ une table rase. Cela veut dire qu’il ne contient aucune idée innée. Toutes nos idées viennent ensuite de l’expérience.
Cette expérience a deux sources :
– d’une part, la sensation, c’est-à-dire ce que nous recevons du monde extérieur par nos sens ;
– d’autre part, la réflexion, c’est-à-dire l’attention que l’esprit porte à ses propres opérations : penser, vouloir, douter, croire, comparer.
Ainsi, même lorsque nous réfléchissons intérieurement, cette réflexion n’est pas indépendante de toute expérience : elle repose encore sur ce que l’esprit éprouve en lui-même.
2. Idées simples et idées complexes
Locke distingue les idées simples et les idées complexes.
– Les idées simples viennent directement de l’expérience. Par exemple : une couleur, un son, une chaleur, une odeur.
– Les idées complexes sont fabriquées par l’esprit à partir des idées simples. Par exemple, l’idée d’une pomme réunit plusieurs sensations : une forme, une couleur, une odeur, une saveur.
L’esprit n’invente donc pas ses matériaux de base : il les reçoit de l’expérience, puis il les combine.
4. Berkeley: « être, c’est être perçu«
Le philosophe et évêque anglican George Berkeley (1685-1753) va théoriser un empirisme radical, qualifié d’immatérialisme.
Il affirme que nous ne connaissons jamais les choses en elles-mêmes, mais seulement nos perceptions. Quand nous parlons d’un objet, nous parlons en réalité d’un ensemble de sensations perçues. Il va jusqu’à soutenir que l’existence de la matière en soi, comprise comme une réalité existant indépendamment de toute perception, est une hypothèse inutile. Son empirisme est donc paradoxalement un immatérialisme!
Sa formule célèbre est : « Être, c’est être perçu ou percevoir. » (esse est percipi aut percipere)
Cela signifie que l’existence des choses est liée à leur perception. Berkeley veut ainsi montrer que toute connaissance doit rester fidèle à l’expérience immédiate, et ne pas inventer derrière elle des réalités abstraites qu’on ne perçoit jamais directement. Cette position peut sembler surprenante, mais elle pousse très loin l’exigence empiriste : ne rien admettre qui ne soit donné dans l’expérience.
5. Hume: l’empirisme poussé jusqu’au scepticisme
David Hume (1711-1776) est sans doute l’empiriste le plus célèbre et le plus radical.
1. Les impressions et les idées
Hume distingue les impressions et les idées.
– Les impressions sont les perceptions les plus vives : voir une couleur, ressentir une douleur, entendre un bruit.
– Les idées sont des copies affaiblies de ces impressions. Par exemple, se souvenir d’une couleur ou imaginer une douleur.
Pour Hume, toute idée vient donc d’une impression antérieure. Si l’on ne peut pas retrouver l’impression d’origine, l’idée devient suspecte.
2. La critique de la causalité
Hume applique cette méthode à la notion de cause. Nous pensons spontanément qu’un phénomène en produit un autre : le feu cause la chaleur, le choc d’une boule cause le mouvement d’une autre, etc. Mais que voyons-nous réellement ? Nous observons seulement qu’un phénomène est régulièrement suivi d’un autre. Nous ne percevons jamais directement le lien nécessaire entre les deux.
Selon Hume, la causalité n’est donc pas une nécessité que nous voyons dans les choses ; c’est une habitude de l’esprit. À force de voir certains phénomènes se succéder, nous finissons par attendre automatiquement l’un après l’autre. Cette analyse importante nous montre que beaucoup de nos certitudes reposent moins sur une démonstration rationnelle que sur la répétition de l’expérience.
3. Une conséquence sceptique
L’empirisme de Hume conduit à une forme de scepticisme (voir l’article sur ce courant majeur de la philosophie antique). Si toute connaissance vient de l’expérience, alors nous ne pouvons jamais être certains de ce qui dépasse l’expérience immédiate. Nous croyons que le soleil se lèvera demain, mais cette croyance repose sur l’habitude, non sur une certitude absolue. Nous supposons que le monde continuera comme avant, mais rien ne peut être démontré avec nécessité à partir de la seule expérience passée. Hume ne dit pas qu’il faut cesser de vivre ou de croire ; il montre simplement que nos croyances ordinaires n’ont pas toujours le fondement rationnel que nous leur prêtons.
« La raison est, et elle ne peut qu’être, l’esclave des passions : elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à leur servir et à leur obéir » David Hume
« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt » David Hume
7. Empirisme versus rationalisme
Le courant de l’empirisme vient (historiquement) en opposition à un autre courant de pensée: le rationalisme – dont Descartes est la grande figure – qui affirme que la raison peut atteindre des vérités certaines, parfois indépendamment de l’expérience. Il insiste sur les idées claires, les démonstrations, les principes universels. L’empirisme, lui, affirme que la connaissance commence par les sens et dépend de l’expérience vécue.
On peut résumer l’opposition ainsi :
– pour le rationalisme, l’exercice de la raison est une source essentielle de la connaissance ;
– pour l’empirisme, l’expérience sensible est à l’origine de toutes nos idées.
Cette opposition doit être tempérée: les empiristes ne peuvent évidemment pas se passer de la raison pour comprendre et organiser les faits. Et les rationalistes admettent ne peuvent nier le rôle de l’expérience.
6. L’empirisme et la science
L’empirisme a joué un rôle essentiel dans le développement de la pensée scientifique. Il rappelle que la connaissance ne doit pas partir de spéculations abstraites, mais de l’observation des faits. Le savant doit regarder, expérimenter, comparer, vérifier.
L’empirisme valorise donc l’observation, l’expérimentation, l’attention aux faits, la méfiance envers les théories trop éloignées de l’expérience. (Dans la lignée d’un célèbre philosophe grec, avez-vous deviné lequel?) Cette attitude a été décisive dans la constitution des sciences modernes. Elle encourage à ne pas imposer au réel des idées préconçues, mais à partir de ce que l’expérience montre réellement.
9. Limites et critiques
– L’empirisme ne suffit pas à fonder la science, loin de là : la démarche scientifique ne se construit pas sur des impressions sensibles (souvent trompeuses), elle a recours à des hypothèses, des modèles mathématiques, des raisonnements abstraits. C’est pourquoi la science moderne combine en réalité l’expérience et la raison. (voir chapitre sur la science) DC: expérience sensible/expérimentation scientifique
– On peut reprocher à l’empirisme de renoncer à expliquer les vérités universelles et nécessaires, par exemple en mathématiques ou en logique. Si toute connaissance vient de l’expérience, comment expliquer les vérités objectives qui semblent valables indépendamment des individus et des cultures?
– L’empirisme risque de réduire la pensée à une simple réception passive des sensations et des émotions. Or l’esprit est actif, il ne se contente peut-être pas d’enregistrer ce qu’il reçoit : il trie, ordonne, relie, construit.
– L’empirisme de Hume conduit à un scepticisme assez radical qui condamne toute certitude. Si nous ne percevons jamais la nécessité, la causalité, ou même le « moi » comme substance stable, alors une grande partie de ce que nous croyons savoir devient incertaine…
Les conséquences philosophiques de l’empirisme ont motivé Kant à chercher un dépassement de l’opposition rationalisme/empirisme: si la connaissance commence bien avec l’expérience, elle ne vient pas toute entière de l’expérience. L’esprit apporte aussi ses propres formes d’organisation.
8. Apports de l’empirisme
L’empirisme nous rappelle que l’exercice de la pensée n’est pas et ne ne doit pas se détacher du réel, qu’une idée n’a de valeur que si elle peut être rapportée à une expérience. Ensuite, il nous invite à une certaine prudence intellectuelle. Nous avons souvent tendance à croire que nos concepts sont évidents ou que nos certitudes vont de soi. L’empirisme nous oblige à demander : sur quelle expérience cela repose-t-il ?
L’empirisme a aussi une grande valeur critique. Il permet de dénoncer les notions vagues, les abstractions creuses ou les pseudo-problèmes qui ne correspondent à aucune expérience précise.
L’empirisme nous rappelle une exigence de rigueur : ne pas affirmer sans preuve, ne pas séparer la pensée de l’expérience, ne pas confondre spéculation et connaissance. Dans un monde saturé d’opinions, de croyances rapides et d’informations incertaines, cette leçon garde toute sa force: un citoyen éclairé doit savoir regarder les faits, vérifier, confronter les idées à l’expérience.
Bilan et repères
L’empirisme est le courant philosophique selon lequel toute connaissance vient de l’expérience. Avec Locke, Berkeley et Hume, il affirme que l’esprit humain ne possède pas d’idées innées, mais construit ses idées à partir de ce qu’il perçoit et éprouve. En valorisant l’observation, l’expérience et l’analyse critique de nos idées, l’empirisme a profondément marqué la philosophie moderne et la naissance de la science expérimentale.
Sa leçon principale est simple : pour connaître, il faut d’abord faire l’épreuve du réel.