L’amour selon Socrate

Pour expliquer l’amour selon Socrate, il faut surtout passer par le Banquet de Platon, dialogue dans lequel plusieurs personnages prononcent chacun un discours sur Éros, l’amour. Socrate y rapporte l’enseignement d’une prêtresse, Diotime, qui lui aurait appris ce qu’est véritablement l’amour.
L’idée centrale est la suivante : l’amour n’est pas d’abord la possession d’un être aimé ; il est le désir de ce qui nous manque et l’élan vers le beau et le bien.
Au départ, Socrate refuse une idée naïve : aimer, ce n’est pas simplement admirer quelqu’un de beau comme si l’amour était déjà une perfection. Au contraire, celui qui aime désire quelque chose qu’il ne possède pas pleinement. Si j’aime la beauté, c’est que je ne la possède pas absolument. Si je désire le bien, c’est que je ne suis pas encore pleinement bon ou heureux.
Donc, pour Socrate, l’amour naît d’un manque.
C’est pourquoi Éros n’est pas un dieu parfait, contrairement à ce que certains convives affirment. Diotime explique qu’Éros est plutôt un être intermédiaire, un daimôn, situé entre les dieux et les hommes. Il n’est ni totalement pauvre ni totalement riche, ni totalement ignorant ni pleinement sage. Il est toujours en recherche.
Cette image nous suggère quelque chose d’important : l’amour est un mouvement, une tension, une quête.
Socrate raconte alors le mythe de la naissance d’Éros. Éros serait le fils de Poros, qui représente la ressource, l’invention, l’abondance, et de Pénia, qui représente la pauvreté, le manque. Cela signifie que l’amour est double : il vient du manque, mais il est aussi plein d’énergie, de ruse, d’élan. Celui qui aime manque de quelque chose, mais ce manque le pousse à chercher, à créer, à s’élever.
Autrement dit, l’amour n’est pas seulement faiblesse ou souffrance ; il est aussi puissance de transformation.
Socrate va ensuite plus loin : ce que nous désirons vraiment dans l’amour, ce n’est pas seulement une personne belle, mais la beauté elle-même et, plus profondément encore, le bien. L’amour est désir de posséder le bien pour toujours. Voilà une formule essentielle : aimer, c’est désirer que le bien nous appartienne durablement.
Mais comme les êtres humains sont mortels, ils cherchent une forme d’immortalité. C’est pourquoi Diotime dit que l’amour est aussi désir d’engendrer dans la beauté.
Cette formule peut sembler étrange. Elle signifie que l’amour pousse les humains à produire quelque chose qui les dépasse : des enfants, bien sûr, mais aussi des œuvres, des actions nobles, des discours, des idées, des institutions, des vertus. L’amour est une puissance de fécondité : il nous pousse à faire exister quelque chose de beau au-delà de nous-mêmes.
On peut alors comprendre l’amour comme une force d’élévation.
Diotime décrit une progression célèbre, qu’on appelle souvent l’échelle de l’amour.
– Au premier niveau, on aime la beauté d’un corps particulier. C’est l’amour sensible, attiré par une personne belle.
Puis on comprend que la beauté n’est pas enfermée dans ce seul corps : il y a de la beauté dans plusieurs corps. On commence donc à aimer la beauté corporelle de manière plus générale.
– Ensuite, on découvre que la beauté de l’âme est supérieure à la beauté du corps. Une personne peut être physiquement belle, mais moralement pauvre ; inversement, une belle âme mérite davantage d’amour qu’un beau corps.
– Puis on s’élève encore : on aime la beauté des actions, des lois, des institutions, des savoirs. L’amour devient plus intellectuel et moral.
Enfin, au sommet, l’âme peut contempler la Beauté en soi, c’est-à-dire la beauté absolue, éternelle, qui ne dépend d’aucun corps particulier et ne disparaît pas avec le temps.
Cette progression est essentielle : pour Socrate, l’amour véritable ne reste pas fixé à la possession d’un individu. Il commence souvent par l’attirance pour une beauté particulière, mais il doit devenir une recherche du beau en général, puis du bien et de la vérité.
On peut dire que l’amour est une éducation du désir.
Au lieu de supprimer le désir, Socrate veut le convertir. Le désir amoureux peut rester prisonnier du corps, de la jalousie, de la possession. Mais il peut aussi devenir un chemin vers la sagesse. C’est là que la pensée de Socrate est très forte : l’amour n’est pas opposé à la philosophie ; il peut en être le moteur.
Le philosophe ressemble d’ailleurs à Éros. Il n’est pas sage comme un dieu, mais il n’est pas non plus totalement ignorant. Il sait qu’il manque de sagesse, et ce manque le pousse à chercher. La philosophie elle-même est donc une forme d’amour : amour de la sagesse.
On peut opposer cela à une conception plus ordinaire de l’amour.
Dans une conception courante, aimer signifie souvent : “Je veux posséder cette personne parce qu’elle me rend heureux.”
Chez Socrate, aimer signifie plutôt : “Je suis attiré par une beauté qui me dépasse et qui peut m’élever vers le bien.”
Cela ne veut pas dire que Socrate méprise totalement l’amour humain ou l’attirance physique. Mais il pense que cet amour est incomplet s’il reste au niveau de la possession ou du plaisir. Il doit devenir un mouvement d’élévation de l’âme.
En résumé :
Chez Socrate, l’amour est le désir de ce qui nous manque. Il naît de l’attirance pour la beauté, mais il peut nous conduire progressivement vers une beauté plus haute : celle de l’âme, des idées, puis de la Beauté elle-même. L’amour est donc une force qui peut transformer le désir en chemin vers la sagesse.
Socrate ne présente pas l’amour comme une simple émotion privée. Il en fait une expérience métaphysique et morale. Aimer, ce n’est pas seulement être bouleversé par quelqu’un ; c’est être mis en mouvement vers ce qui vaut vraiment : le beau, le bien et la vérité.