La justice des faibles selon Calliclès
notions en jeu: la morale (la justice, le devoir), le bonheur, la liberté
Dans le dialogue Gorgias de Platon apparaît un adversaire terrible (mais supposé fictif) de Socrate : Calliclès !
C’est un personnage provocateur qui défend une thèse brutale, aristocratique, presque “anti-morale” : selon lui, la justice ordinaire n’est qu’une invention des faibles pour empêcher les forts de dominer.
On peut comprendre sa pensée à partir d’une grande opposition : la loi contre la nature.
Pour Calliclès, il y a d’un côté la loi (en grec nomos), c’est-à-dire les règles établies par les hommes dans la cité : égalité, respect d’autrui, modération, condamnation de l’injustice, etc. Mais ces lois sont, selon lui, artificielles. Elles ne reflètent pas la vérité profonde des rapports humains.
De l’autre côté, il y a la nature (en grec physis). Et, selon Calliclès, la nature montre que le plus fort doit l’emporter sur le plus faible. Dans le monde naturel, les êtres les plus puissants dominent les autres. Il en déduit que, chez les humains aussi, les individus supérieurs — les plus intelligents, les plus courageux, les plus ambitieux — devraient avoir plus que les autres.
Sa thèse centrale est donc la suivante : la vraie justice, selon la nature, consiste dans la domination des meilleurs et des plus forts.
Mais alors, pourquoi les sociétés défendent-elles l’égalité et la modération ? Calliclès répond : parce que les faibles sont plus nombreux. Comme ils ne peuvent pas rivaliser individuellement avec les forts, ils s’unissent pour imposer des lois qui les protègent. La morale commune serait donc une sorte de ruse collective des faibles. Quand on dit : “Il est injuste de vouloir plus que les autres”, ce serait en réalité une manière d’empêcher les grands hommes de prendre ce qu’ils méritent.
C’est pourquoi Calliclès critique vivement la philosophie de Socrate. Pour lui, Socrate est prisonnier d’une morale de faibles : il valorise la maîtrise de soi, la justice, la modération, alors que Calliclès admire au contraire la puissance, l’ambition et la capacité à satisfaire ses désirs.
Calliclès défend aussi une conception particulière du bonheur. Être heureux, selon lui, ce n’est pas maîtriser ses désirs, mais au contraire les laisser grandir et avoir la puissance nécessaire pour les satisfaire. Le bonheur n’est donc pas dans la sagesse ou la tempérance, mais dans l’expansion de soi : vouloir beaucoup, obtenir beaucoup, jouir beaucoup.
On pourrait résumer sa position ainsi :
–pour Socrate, l’homme heureux est celui qui gouverne ses désirs par la raison et qui vit selon la justice.
– pour Calliclès, l’homme heureux est celui qui a de grands désirs et assez de force pour les satisfaire.
C’est là que Socrate attaque sa pensée. Il montre que si l’on suit Calliclès, on risque de confondre le bonheur avec une sorte d’illimitation du désir. Mais un désir sans mesure n’est jamais satisfait durablement : il renaît sans cesse. Socrate compare alors l’âme déréglée à un tonneau percé qu’il faudrait remplir indéfiniment. Celui qui ne maîtrise pas ses désirs n’est pas libre : il est esclave de ses passions.
La discussion oppose donc deux conceptions de la vie humaine.
Calliclès défend une « morale » de la puissance : il vaut mieux dominer que se maîtriser, mieux vaut satisfaire ses désirs que les limiter, mieux vaut suivre la nature que respecter les conventions sociales.
Socrate défend une morale de la droiture de l’âme et de la maîtrise de soi : il vaut mieux être juste qu’injuste, et au fond, mieux vaut subir l’injustice que la commettre, mieux vaut ordonner son âme que posséder le pouvoir extérieur.
L’intérêt philosophique de Calliclès est immense parce qu’il oblige Socrate à répondre à une objection radicale : et si la morale n’était qu’une invention des faibles ? Et si la justice n’était qu’un masque posé sur des rapports de force ?
En ce sens, Calliclès est un personnage essentiel : il formule une critique violente de la morale traditionnelle, bien avant Nietzsche (qui reprendra cette logique à l’encontre de la morale chrétienne), en affirmant que les valeurs de justice, d’égalité et de tempérance peuvent être interprétées comme des instruments de domination des faibles sur les forts. Mais Platon cherche à montrer, par la réponse de Socrate, qu’une vie livrée à la puissance et au désir n’est pas une vie véritablement heureuse : c’est une vie désordonnée, instable, dépendante, incapable de paix intérieure.
