La religion selon Pascal
A. De la raison à la foi
B. Approfondissement sur le « divertissement »
A. De la raison à la foi
On peut comprendre le rapport de Pascal à la religion comme le résultat d’une tension très forte entre trois dimensions :
– la lucidité rationnelle,
– l’expérience existentielle de la misère humaine,
– et la foi chrétienne comme réponse à cette misère.
Pascal n’est pas un penseur qui rejetterait la raison au nom de la foi. En tant que mathématicien et savant universel, il accorde au contraire une immense valeur à la raison dans son domaine propre, mais il estime que la raison rencontre des limites lorsqu’elle prétend répondre seule aux questions essentielles :
– pourquoi existons-nous ?
– que devons-nous espérer ?
– quel est notre destin ?
– Dieu existe-t-il ?
C’est là que s’ouvre alors la question religieuse.
a. Grandeur et misère de l’humanité
Le diagnostic de Pascal concernant la condition humaine est extrêmement sombre : l’être humain est un être contradictoire, capable de vérité, de science et de grandeur morale, mais aussi fragile, inquiet, voué à la souffrance et à la mort. Il est à la fois « grandeur » et « misère ». Et si nous sommes suffisamment intelligents pour comprendre notre faiblesse, nous sommes incapables de la supprimer. D’où cette formule célèbre :
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » L’homme est presque insignifiant à l’échelle de l’univers, mais il possède la pensée. Pascal écrit en substance que, même si l’univers écrasait l’homme, celui-ci resterait d’une certaine manière supérieur à ce qui le tue, parce qu’il saurait qu’il meurt, tandis que l’univers n’en saurait rien.
Toute la force de l’homme tient donc paradoxalement à la conscience qu’il a de sa propre fragilité.
Mais Pascal constate aussi que nous faisons tout pour ne pas regarder cette condition en face. C’est la théorie du divertissement : nous nous jetons dans les occupations, les plaisirs, le travail, les ambitions, les jeux ou la recherche de reconnaissance afin de ne pas penser à notre mortalité et à notre vide intérieur.
Le divertissement n’est donc pas seulement un loisir, c’est tout ce qui nous empêche de nous confronter sérieusement à nous-mêmes.
(voir approfondissement en B.)
b. Le paradoxe de la conscience
La grandeur humaine réside donc dans la conscience.
D’où ce paradoxe : plus l’être humain est conscient, plus il peut souffrir de sa condition. La pensée fait sa dignité, mais elle rend aussi possible l’angoisse.
C’est pourquoi Pascal peut dire que l’homme est un être intermédiaire : ni ange ni bête, capable de vérité, de morale, de science, mais demeurant travaillé par l’illusion, l’égoïsme et le désir.
Il existe ainsi un profond désaccord de l’homme avec lui-même:
– nous voulons être heureux, mais nous cherchons souvent le bonheur dans des biens qui ne peuvent pas nous satisfaire durablement.
– nous voulons être estimés, mais dépendons du regard des autres.
– nous voulons être libres, mais sommes souvent gouvernés par nos habitudes et nos passions.
– nous voulons durer, alors même que nous savons que nous allons mourir.
Pascal pointe ainsi la franche contradiction entre nos aspirations et notre réalité. DC: réel / idéal
c. Le christianisme comme solution
La religion va alors intervenir à ce stade : pour Pascal, la force du christianisme est d’être capable d’expliquer simultanément la grandeur et la misère humaines.
La doctrine chrétienne du péché originel et de la chute permet ainsi à ses yeux de comprendre cette contradiction : l’homme porte encore la trace d’une grandeur perdue, mais il est désormais incapable de parvenir par ses seules forces au bonheur véritable. Sans l’idée de cette grandeur originelle, notre désir infini serait difficile à comprendre; sans l’idée de cette chute, notre faiblesse présente le serait également.
Le christianisme ne dit donc pas seulement à l’homme qu’il est misérable ; il lui révèle aussi pourquoi il souffre de cette misère. Comme l’écrit Pascal en substance, nous ne ressentirions pas aussi douloureusement notre imperfection si nous ne conservions pas quelque idée d’une perfection perdue.
C’est ce qui donne à sa pensée religieuse une dimension profondément existentielle : la religion doit rendre intelligible l’expérience que l’homme fait de lui-même.
d. La raison et la foi
Pascal refuse deux positions opposées : d’un côté le rationalisme qui prétendrait démontrer entièrement Dieu par la raison, de l’autre une foi aveugle ou arbitraire, simplement ancrée dans les dogmes.
Il a cette célèbre formule :
« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »
Attention ici à un contresens courant: le « cœur » ne désigne pas ici simplement le sentiment ou l’émotion, mais l’intuition : une forme de connaissance immédiate, une saisie intuitive de certaines vérités premières. Pour Pascal, toute connaissance humaine repose d’ailleurs ultimement sur certains principes que nous ne démontrons pas.
La foi n’est donc pas une simple conclusion logique, elle s’ancre par-delà le seuil au-delà duquel la raison ne peut plus décider.
e. Le « pari de Pascal »
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le fameux pari de Pascal qui, loin de prétendre prouver que Dieu existe, s’adresse plutôt à quelqu’un qui affirme ne pas pouvoir savoir si Dieu existe, et lui répond : vous ne pouvez peut-être pas savoir, mais vous devez malgré tout vivre. Or vivre implique déjà de « parier ». Vous êtes engagés dans l’existence et ne pouvez pas suspendre indéfiniment votre décision.
Le raisonnement consiste alors à montrer que, si l’on considère les gains et les pertes possibles, miser sur Dieu peut apparaître comme rationnel puisque l’enjeu potentiel est infini.
Mais Pascal sait parfaitement qu’on ne peut pas décider de croire par simple calcul. Le pari doit surtout conduire l’individu à entrer dans une démarche religieuse, à fréquenter les croyants, à pratiquer, afin que la foi puisse éventuellement devenir possible.
f. La « Nuit de feu »
Le rapport de Pascal à la religion a par ailleurs une dimension beaucoup plus intime : dans la nuit du 23 novembre 1654, dite « Nuit de feu », il connaît une expérience religieuse extrêmement intense, qu’il consigne dans un texte appelé le Mémorial, retrouvé après sa mort cousu dans la doublure de son vêtement.
Il y écrit notamment :
« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. »
Pascal distingue donc bien le Dieu abstrait de la métaphysique – un principe explicatif de l’univers – du Dieu vivant de la tradition biblique. La religion n’est pas seulement pour lui un ensemble de croyances ou de dogmes sur l’existence de Dieu, mais suppose une relation existentielle avec Dieu.
Cela permet également de comprendre la place centrale du Christ dans les Pensées. Dans cet ouvrage composite, Pascal ne cherche pas simplement à établir qu’il existe « quelque chose de supérieur », son apologétique est spécifiquement chrétienne : le Christ est celui qui révèle simultanément à l’homme sa misère et la possibilité de son salut.
Mais pour vraiment bien comprendre Pascal, il faut tenir compte du contexte de l’idéologie du jansénisme et de l’abbaye de Port-Royal, dont il était proche. Cette tradition insiste fortement sur la faiblesse de la volonté humaine, le péché, la nécessité de la grâce divine et l’impossibilité pour l’homme de se sauver par ses seules forces. Cela explique en partie le ton parfois sévère (et un peu déprimant osons le dire) de son anthropologie.
En résumé…
L’être humain cherche naturellement le bonheur
→ il ne le trouve pas durablement dans le monde
→ il se divertit pour oublier son inquiétude
→ cette inquiétude révèle quelque chose de sa condition
→ le christianisme lui propose une interprétation de cette contradiction
→ mais la foi ne peut être imposée par la seule raison.
Le rapport de Pascal à la religion est donc beaucoup plus subtil qu’un simple « il faut croire », il consiste plutôt à conduire l’homme jusqu’au point où il découvre que la raison elle-même lui révèle ses propres limites. Au final, la religion commence véritablement lorsque l’homme cesse à la fois de se prendre pour un dieu et de se considérer comme un être insignifiant, quand il découvre qu’il est simultanément misérable et grand et que cette contradiction appelle une explication.
B. Le divertissement selon Pascal
Chez Pascal, le divertissement ne désigne pas seulement les loisirs agréables, les jeux ou les distractions. Le mot a un sens beaucoup plus profond : le divertissement est tout ce qui nous détourne de nous-mêmes.
Pascal part d’une idée assez sombre, mais très forte : l’être humain supporte mal de rester seul face à lui-même. Quand il n’est plus occupé, il risque de prendre conscience de sa condition : il est mortel, fragile, inquiet, dépendant, incapable de trouver par lui-même un bonheur stable. Le silence, l’inaction et la solitude nous mettent face à ce que nous préférons ne pas voir.
C’est pourquoi Pascal écrit dans les Pensées que “tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.” L’idée n’est pas que la chambre soit dangereuse en elle-même, évidemment, mais qu’en l’absence d’agitation extérieure, l’homme se retrouve face à son vide intérieur, à son ennui, à sa finitude.
Le divertissement est donc une stratégie de fuite. Nous cherchons des occupations pour éviter de penser à notre condition. Cela peut être le jeu, la chasse, la conversation, les affaires, la guerre, l’ambition politique, les mondanités, aujourd’hui on pourrait ajouter les écrans, les réseaux sociaux, le travail compulsif, l’information en continu. Pascal dirait sans doute que notre époque a inventé une machine de guerre assez spectaculaire contre le silence intérieur.
Plus subtilement encore, Pascal dit que le divertissement ne consiste pas forcément à obtenir ce que l’on poursuit. Ce qui compte, c’est la poursuite elle-même. Le chasseur, par exemple, croit vouloir attraper le lièvre, mais Pascal suggère qu’il veut surtout être occupé à le poursuivre. S’il recevait le lièvre sans la chasse, il s’ennuierait. De même, l’homme ambitieux croit vouloir le pouvoir ou la reconnaissance, mais il cherche aussi l’agitation qui l’empêche de penser à lui-même.
Le divertissement est donc paradoxal : il nous rend parfois heureux en surface, parce qu’il nous occupe, mais il ne nous guérit pas. Il apaise momentanément l’angoisse, sans résoudre la misère humaine. Il est comme un remède provisoire qui masque le problème au lieu de le traiter.
Pascal ne condamne pas simplement les plaisirs comme un moraliste rabat-joie. Il veut montrer que, derrière nos occupations les plus variées, il y a souvent une même logique : nous fuyons la pensée de notre mortalité et de notre misère. Le divertissement révèle donc quelque chose d’essentiel sur l’homme : il est un être incapable de se suffire à lui-même.
Dans la perspective chrétienne de Pascal, cette analyse a une portée religieuse : si l’homme fuit ainsi sa condition, c’est parce qu’il pressent confusément son vide et son besoin de salut. Le divertissement empêche l’homme de reconnaître sa misère, donc aussi de chercher Dieu. Il détourne l’homme de la vérité de sa condition.

En résumé :
Chez Pascal, le divertissement désigne l’ensemble des occupations par lesquelles l’homme se détourne de la pensée de sa condition. Incapable de demeurer seul et en repos, il cherche dans l’agitation, le jeu, l’ambition ou les affaires un moyen d’échapper à l’ennui, à la conscience de sa misère et à la pensée de la mort. Le divertissement procure donc un soulagement provisoire, mais il empêche l’homme de se connaître lui-même et de se tourner vers Dieu.
En très bref : le divertissement, chez Pascal, c’est l’art de s’occuper pour ne pas avoir à se regarder en face.
