Le mal radical selon Kant

Qu’est-ce que le « mal radical »?

La notion vient surtout de Kant, qui l’explique dans un ouvrage de 1793: La Religion dans les limites de la simple raison. Elle ne signifie pas d’abord un mal “extrême”, “monstrueux” ou “diabolique”. Le terme “radical” renvoie ici à son étymologie et veut dire : qui est à la racine. Le mal radical désigne donc une disposition profonde de la volonté humaine à inverser l’ordre moral.
Pour Kant, l’être humain, en tant qu’être de raison, est amené à reconnaître en lui la loi morale : il sait qu’il doit agir par devoir, c’est-à-dire, en simplifiant ici, selon ce qui peut valoir universellement (voir chapitre sur le devoir pour approfondir la philosophie morale de Kant). Mais il a tendance à faire passer ses intérêts, ses désirs, son amour-propre ou son bonheur avant la loi morale. C’est cela le mal radical : non pas ignorer le bien, mais subordonner le bien à soi-même. Tous les êtres humains ont une propension à subordonner la loi morale à l’intérêt personnel, et cette propension est dite “radicale” parce qu’elle est enracinée dans la nature humaine.
Un exemple simple : je sais que je dois dire la vérité, mais je mens pour préserver mon image. Le problème n’est pas seulement le mensonge isolé ; c’est la maxime implicite : “je respecterai la morale tant qu’elle ne contrarie pas trop mes intérêts.” La loi morale devient alors secondaire. Le sujet ne choisit pas forcément le mal “pour le mal” ; il choisit plutôt de se donner des exceptions.

La responsabilité et le mal

Il faut donc éviter un contresens important : chez Kant, le mal radical n’est pas une nature démoniaque. L’homme n’est pas mauvais comme un être qui aimerait purement le mal. Il reste libre, responsable, capable du bien. C’est pourquoi Kant distingue cette idée de la doctrine chrétienne du péché originel : il y a bien un parallèle, mais le mal radical n’est pas simplement hérité ou subi ; il engage la responsabilité de chaque sujet. Si Kant présente cette notion comme un équivalent philosophique du péché originel, il insiste bien sur la responsabilité humaine dans le mal et dans la conversion morale.
La difficulté est la suivante : Kant dit que cette propension est innée, mais aussi imputable. Cela paraît paradoxal. Si elle est innée, comment puis-je en être responsable ? L’idée est que “inné” ne veut pas dire “biologiquement déterminé” ou “excusable”. Cela signifie plutôt que cette tendance est universelle et profonde : elle accompagne la liberté humaine dès qu’elle doit choisir entre la loi morale et l’amour de soi. Il faut donc insister sur ce point : le mal radical est à la fois une condition enracinée et une véritable possibilité morale, donc imputable.

On peut formuler le noyau de la notion ainsi :
Le mal radical est la tendance humaine à faire de soi-même, de son intérêt ou de son bonheur, la condition du respect de la morale.
Ce n’est pas : “je ne sais pas ce qui est bien.”
C’est plutôt : “je sais ce qui est bien, mais je me réserve le droit de ne l’appliquer que quand cela m’arrange.”

Le mal selon Hannah Arendt

La notion a ensuite été reprise par Hannah Arendt, mais dans un autre sens. Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt parle de “mal radical” pour penser les crimes totalitaires, notamment les camps d’extermination : un mal qui ne vise pas seulement à tuer, mais à rendre les êtres humains superflus, à détruire leur spontanéité, leur individualité, leur monde commun. Arendt emprunte l’expression à Kant, mais ne lui donne pas le même sens.
Puis, avec Eichmann à Jérusalem, Arendt introduit une autre formule célèbre : la banalité du mal. Là encore, attention : cela ne veut pas dire que le mal serait banal au sens de “peu grave”. Cela veut dire qu’un mal immense peut être commis par des individus médiocres, conformistes, incapables de penser par eux-mêmes, plutôt que par des monstres exceptionnels. Des présentations récentes d’Arendt rappellent que ce qui la frappe chez Eichmann n’est pas une profondeur démoniaque, mais une incapacité à penser et à juger.

Pour résumer…

Chez Kant, le mal radical n’est pas le mal absolu : c’est la racine morale du mal, c’est-à-dire la disposition par laquelle l’homme renverse l’ordre légitime entre la loi morale et ses intérêts particuliers.
Conséquence majeure : le mal n’est pas seulement une erreur, une passion ou une ignorance ; il peut venir de la liberté elle-même, lorsqu’elle choisit de se faire passer avant la loi morale.