chapitre transversal
(en cours de mise en forme/chapitrage)
L’identité personnelle

Paul Klee, Senecio (1922)
Introduction
Il nous arrive de regarder une ancienne photographie de nous-même et de dire spontanément : « C’est moi. » Pourtant, ce « moi » paraît presque étranger. Le visage a changé, le corps a grandi ou vieilli, les goûts ne sont plus les mêmes, les croyances ont parfois été abandonnées, les désirs se sont transformés. Celui qui regarde la photo n’est plus exactement celui qui y apparaît. Et pourtant, il semble évident que c’est bien la même personne. Cette expérience très simple ouvre un problème philosophique profond : qu’est-ce qui permet de dire qu’une personne reste la même à travers le temps, alors qu’elle change sans cesse ?
Le mot « identité » désigne d’abord le fait d’être le même. Mais cette définition apparemment simple se complique dès qu’on l’applique à la personne humaine. Une chose peut rester identique si elle conserve les mêmes propriétés : une table que l’on retrouve le lendemain semble être la même parce qu’elle occupe la même place, possède la même forme, la même matière. Mais une personne n’est pas une chose ordinaire. Elle est un sujet, c’est-à-dire un être capable de dire « je », de se rapporter à lui-même, d’avoir conscience de ses pensées, de ses actes et de son histoire. La personne est aussi un corps vivant, inscrit dans le temps, soumis à la croissance, au vieillissement, à la maladie. Elle est encore un être de mémoire, capable de se souvenir de ce qu’elle a vécu, mais aussi d’oublier, de transformer ses souvenirs, parfois même de se tromper sur son propre passé.
Parler d’identité personnelle, c’est donc interroger ce qui permet à un individu de se reconnaître comme le même malgré le changement. La permanence désigne ici ce qui demeure à travers le temps ; le changement désigne au contraire ce qui se modifie. Or la difficulté est que l’être humain semble à la fois permanent et changeant. Nous avons l’impression de rester nous-mêmes, mais nous ne sommes jamais exactement identiques à ce que nous avons été. Le corps se transforme, le caractère évolue, les convictions changent, les relations avec autrui modifient l’image que nous avons de nous-mêmes. Être soi ne peut donc pas signifier simplement rester absolument identique.
Cette question devient encore plus importante lorsqu’on la relie à la responsabilité. Être responsable, c’est pouvoir répondre de ses actes : reconnaître qu’on en est l’auteur, accepter d’en assumer les conséquences, éventuellement réparer une faute ou tenir une promesse. Mais si je change profondément avec le temps, suis-je encore responsable de ce que j’ai fait autrefois ? Peut-on juger aujourd’hui quelqu’un pour une action accomplie il y a plusieurs années, alors qu’il n’a plus les mêmes idées, les mêmes désirs, ni peut-être le même rapport à lui-même ? À l’inverse, si l’on affirmait que le changement annule toute responsabilité, aucune promesse, aucune dette, aucune faute, aucun mérite ne pourrait vraiment être attribué durablement à quelqu’un.
La tension centrale du sujet est donc la suivante : comment puis-je être encore le même alors que je ne suis plus exactement celui que j’étais auparavant ? L’identité personnelle repose-t-elle sur une permanence stable du sujet, nécessaire pour fonder la responsabilité, ou se construit-elle à travers le changement, la mémoire et la reconnaissance ? Nous verrons d’abord que l’identité personnelle semble supposer la permanence d’un sujet conscient. Nous analyserons ensuite les fragilités de cette permanence, car le corps, la mémoire et le moi lui-même sont traversés par le changement. Nous montrerons enfin qu’il faut peut-être penser l’identité personnelle comme une continuité construite : non pas une immobilité, mais une manière de se reconnaître, de se raconter, de s’engager et de répondre de soi.
I. L’identité personnelle semble reposer sur la permanence d’un sujet conscient
a. identité et conscience de soi
À première vue, l’identité personnelle paraît inséparable de la conscience de soi. Dire « je », ce n’est pas seulement produire un mot : c’est se rapporter à soi-même comme à un même sujet. Lorsque je dis « j’ai eu peur hier », « je promets de venir demain », ou « c’est moi qui ai fait cela », je relie plusieurs moments du temps à une même personne. Le « je » permet d’unifier le passé, le présent et l’avenir. Sans cette unité minimale, notre existence se réduirait à une succession d’états séparés : une sensation maintenant, un souvenir ensuite, un désir plus tard, sans véritable sujet pour les rassembler.
b. l’évidence du cogito – réf: Descartes
Descartes aide à comprendre cette première évidence. Dans le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques, il cherche une vérité absolument certaine. Il peut douter de ses sensations, de son corps, du monde extérieur, mais il découvre qu’il ne peut pas douter qu’il pense au moment même où il doute. C’est le sens du cogito : « je pense, donc je suis ». Cette formule ne signifie pas que Descartes aurait découvert toute son identité personnelle au sens biographique du terme. Elle signifie plutôt que le sujet se saisit d’abord comme une « chose qui pense », c’est-à-dire comme un être qui doute, affirme, nie, veut, imagine, sent. Le cogito donne donc une première forme de permanence : au cœur de mes pensées changeantes, il y a l’expérience d’un sujet qui peut dire « je ».
c. conscience et responsabilité
Cette conscience de soi paraît essentielle à la responsabilité. Pour être responsable, il ne suffit pas qu’un événement se soit produit par mon corps ; il faut que je puisse me reconnaître comme l’auteur de l’action. Si je promets aujourd’hui d’aider un ami demain, la promesse n’a de sens que parce qu’on suppose que le « je » de demain sera encore lié au « je » d’aujourd’hui. De même, si je reconnais une faute commise il y a longtemps, je peux dire : « J’ai changé, mais c’est bien moi qui ai fait cela. » La responsabilité suppose donc une continuité du sujet : celui qui répond aujourd’hui doit pouvoir être identifié comme celui qui a agi hier.
d. conscience et mémoire – réf: Locke
Locke propose une analyse décisive de cette continuité. Dans son Essai sur l’entendement humain, il distingue l’identité d’une personne de l’identité d’une substance. Pour lui, ce qui fait qu’une personne reste la même, ce n’est pas d’abord la permanence d’une âme mystérieuse ou d’une matière corporelle identique ; c’est la continuité de la conscience, rendue possible par la mémoire. Je suis la même personne que celle qui a accompli telle action passée si je peux me la réapproprier consciemment, si je peux me souvenir de l’avoir faite ou du moins l’intégrer à ma conscience de moi. La mémoire relie les différents moments de l’existence comme les chapitres d’une même histoire.
Cette thèse éclaire des expériences ordinaires. Quand je reconnais une photo de moi enfant, je ne me reconnais pas seulement par ressemblance physique ; je rattache cette image à mon histoire. Même si je ne me souviens pas précisément du moment où la photo a été prise, je comprends qu’elle appartient à ma vie. De même, lorsque quelqu’un assume une promesse ancienne, il ne se contente pas de constater qu’un individu portant le même nom a parlé autrefois : il reconnaît que cette parole l’engage encore. La mémoire et la conscience permettent ainsi de maintenir un lien entre les actes passés et le sujet présent.
e. Un « Je » transcendantal – réf: Kant
Kant permet d’approfondir cette idée. Selon lui, toute expérience suppose une unité du « je pense ». Pour percevoir un objet, pour relier des impressions, pour reconnaître quelque chose comme étant le même, il faut que mes représentations puissent appartenir à une même conscience. Cette unité n’est pas un objet que l’on pourrait observer ; elle est la condition de possibilité de l’expérience – en termes kantiens, on parle d’une unité « transcendantale ». Par ailleurs, Kant insiste sur le fait que l’humain est un être moral parce qu’il peut se représenter la loi morale et s’imputer ses actes. Être responsable, c’est ne pas être seulement traversé par des désirs ou des impulsions : c’est pouvoir se considérer comme l’auteur d’une action que l’on aurait pu juger, vouloir ou refuser.
d. Une continuité corporelle
Le corps joue lui aussi un rôle important dans l’identité personnelle. Nous reconnaissons les autres, et nous sommes reconnus par eux, à travers une continuité corporelle. Même si le corps change constamment, il fournit une forme de permanence visible. Le visage se transforme, mais il conserve souvent certains traits ; la voix change, mais elle reste reconnaissable ; le corps porte parfois les traces de l’histoire personnelle, comme une cicatrice, une posture, une manière de marcher. La société, le droit, la famille et l’amitié reposent largement sur cette reconnaissance corporelle. Lorsque quelqu’un est jugé responsable d’une action passée, on suppose qu’il y a continuité entre l’individu qui a agi et celui qui se présente devant les autres aujourd’hui.
e. La permanence: un postulat nécessaire
Ainsi, l’identité personnelle semble d’abord exiger une permanence minimale. Sans elle, il deviendrait impossible d’attribuer une faute, une promesse, un mérite ou une dette. Si l’individu d’aujourd’hui n’avait aucun lien avec celui d’hier, pourquoi devrait-il réparer une injustice ancienne ? Pourquoi devrait-il tenir une promesse passée ? Pourquoi pourrait-il recevoir un diplôme, une récompense ou une sanction pour ce qu’il a fait auparavant ? Notre vie morale et juridique suppose que nous ne sommes pas seulement des instants séparés, mais des sujets capables de se maintenir dans le temps.
transition
Cependant, cette première réponse rencontre une difficulté majeure. Le sujet conscient paraît permanent, mais qu’est-ce qui demeure vraiment ? Le corps change, les souvenirs s’effacent, le caractère évolue, les valeurs se transforment. Celui qui dit « je » aujourd’hui est-il vraiment identique à celui qui disait « je » autrefois ? La permanence du sujet semble nécessaire, mais elle devient problématique dès qu’on prend au sérieux la réalité du changement humain.
II. Les fragilités de la permanence personnelle : changement, mémoire incertaine et sujet divisé
L’identité personnelle ne peut pas être pensée comme celle d’une chose immobile. Un être humain ne reste pas identique à lui-même comme une pierre pourrait sembler le faire. Son corps est vivant, donc il change sans cesse. Les cellules se renouvellent, les traits du visage se modifient, les forces physiques augmentent puis diminuent, les sensations évoluent avec l’âge. Pourtant, il serait absurde de chercher le moment précis où l’on cesserait d’être soi. L’enfant, l’adolescent, l’adulte et la personne âgée ne se ressemblent pas toujours, mais nous parlons bien d’une seule et même vie.
Il faut ici distinguer plusieurs sens du mot identité. L’identité numérique désigne le fait d’être une seule et même personne : je suis numériquement le même individu que l’enfant que j’ai été, même si j’ai changé. L’identité qualitative désigne au contraire la ressemblance ou la conservation des mêmes caractéristiques : deux personnes peuvent être qualitativement semblables si elles ont les mêmes goûts ou les mêmes traits, sans être numériquement la même personne. L’identité corporelle renvoie à la continuité du corps vivant ; l’identité psychologique à la continuité des souvenirs, du caractère, des désirs et de la conscience ; l’identité morale à la capacité de répondre de ses actes. Ces distinctions permettent de comprendre que l’identité personnelle ne se réduit pas à une seule dimension.
La mémoire, souvent présentée comme le fondement de l’identité, est elle-même fragile. Nous oublions une grande partie de notre existence. Nous avons parfois des souvenirs confus, reconstruits, influencés par les récits familiaux ou par les images que les autres nous renvoient. Un souvenir d’enfance peut être sincère sans être parfaitement fidèle. Nous pouvons même nous approprier des souvenirs qu’on nous a racontés si souvent qu’ils nous semblent vécus directement. Si l’identité personnelle reposait uniquement sur la mémoire claire et complète, nous ne serions plus responsables de tout ce dont nous ne nous souvenons pas. Cela paraît difficilement acceptable : quelqu’un peut être responsable d’un acte même s’il en a oublié certains détails.
Le cas de l’amnésie rend le problème encore plus aigu. Si une personne perd la mémoire de son passé, cesse-t-elle d’être la même ? Juridiquement et corporellement, on dira généralement que non. Psychologiquement, en revanche, son rapport à elle-même peut être profondément bouleversé. Elle peut ne plus se reconnaître dans son histoire, ne plus comprendre ses anciennes relations, ne plus éprouver de lien affectif avec ses propres actes. La mémoire apparaît donc importante, mais insuffisante : elle relie le sujet à son passé, mais elle ne garantit pas à elle seule une identité stable et complète.
Hume formule une critique radicale de l’idée d’un moi substantiel. Lorsque nous regardons en nous-mêmes, dit-il en substance, nous ne rencontrons jamais un moi simple et permanent ; nous rencontrons seulement des perceptions particulières : une sensation, une émotion, un souvenir, une pensée, un désir. Le moi ne serait pas une substance que l’introspection permettrait de saisir directement, mais une sorte de faisceau ou de collection d’états changeants. Cette critique fragilise l’idée d’un sujet stable caché derrière les expériences. Lorsque je cherche mon « moi », je trouve toujours quelque chose qui change.
Cette analyse est dérangeante, car elle menace la responsabilité. Si le moi n’est qu’un flux d’états psychologiques, comment attribuer durablement une action à un sujet ? Celui qui a agi hier n’avait peut-être pas les mêmes désirs ni les mêmes croyances que celui qui répond aujourd’hui. Une personne peut dire : « Je ne me reconnais plus dans mes anciens choix », ou encore : « Je ne suis plus cette personne. » Cette phrase est fréquente lorsqu’un individu regrette une faute ancienne, après une épreuve, une conversion morale, une thérapie, un changement de vie. Elle exprime une vérité : nous pouvons devenir étrangers à ce que nous avons été.
Freud complique encore davantage l’idée d’une identité transparente à elle-même. Avec la psychanalyse, il montre que le sujet n’est pas entièrement maître de lui-même. Une partie de nos désirs, de nos peurs et de nos motivations peut être inconsciente. Nous pouvons agir pour des raisons que nous ignorons, rationaliser après coup nos comportements, être traversés par des conflits intérieurs. Ainsi, le sujet n’est pas toujours celui qu’il croit être. Il peut vouloir consciemment une chose et en désirer inconsciemment une autre. L’identité personnelle n’est donc pas une unité parfaitement claire ; elle peut être divisée, conflictuelle, obscure à elle-même.
Nietzsche, de son côté, critique l’idée d’un sujet souverain, parfaitement maître de ses actes. Il soupçonne parfois le « sujet » d’être une fiction grammaticale ou morale : parce que nous disons « je veux », « je fais », « je pense », nous croyons qu’il existe derrière les actes un auteur simple et stable. Mais l’être humain est traversé par des forces, des instincts, des interprétations, des habitudes. Cette critique ne supprime pas nécessairement toute responsabilité, mais elle oblige à se méfier d’une représentation trop simple du moi comme commandement intérieur parfaitement unifié.
Ces analyses permettent de mieux comprendre certaines expériences ordinaires. Une personne peut avoir changé radicalement après un deuil, une maladie, une rupture, une rencontre ou une épreuve morale. Elle peut regarder ses anciennes décisions avec étonnement, voire avec honte. Elle peut se dire : « Comment ai-je pu vouloir cela ? » ou « Je n’étais pas vraiment moi-même. » Mais cette formule est ambiguë. Parfois, elle signifie que la personne était sous l’emprise de la peur, de la colère, de la pression sociale ou de l’ignorance. Parfois, elle sert aussi à se décharger trop facilement de sa responsabilité. Dire « je ne suis plus cette personne » peut être le signe d’une transformation morale authentique ; mais cela ne suffit pas toujours à annuler ce qui a été fait.
Nous touchons ici le cœur du problème. Si l’identité personnelle est pensée comme trop instable, la responsabilité devient difficile à fonder. Personne ne pourrait vraiment répondre de ses actes passés, puisque chacun pourrait toujours dire qu’il a changé. Mais si l’on pense l’identité comme absolument stable, on nie la réalité du changement humain, du repentir, de l’évolution des valeurs, de la maturation. Il faut donc dépasser l’opposition entre un moi fixe, identique à lui-même, et un moi totalement dispersé. L’identité personnelle est peut-être une continuité construite, narrative et reconnue par autrui : non pas une substance immobile, mais une histoire que l’on peut assumer.
III. L’identité personnelle comme continuité construite : récit de soi, engagement et reconnaissance
Pour sortir de cette difficulté, il faut penser l’identité personnelle comme une continuité dynamique. Nous restons nous-mêmes non parce que rien ne change en nous, mais parce que nous pouvons inscrire nos changements dans une histoire. Une vie humaine n’est pas une simple série d’instants ; elle est une trajectoire. Nous relions nos souvenirs, nos choix, nos échecs, nos promesses, nos relations, nos regrets et nos projets dans un récit de soi. Ce récit n’est pas une pure invention : il s’appuie sur des faits, sur un corps, sur des actes accomplis, sur des paroles données, sur des traces sociales. Mais il donne une cohérence à ce qui, sans lui, resterait dispersé.
Paul Ricœur est ici une référence essentielle. Il distingue deux formes d’identité. L’identité-mêmeté désigne ce qui demeure identique, ce qui reste le même au sens de la permanence : un nom, un corps, certains traits de caractère, certaines habitudes. L’identité-ipséité désigne plutôt le maintien de soi à travers le temps, notamment dans la parole donnée, la promesse, la fidélité à soi. La mêmeté répond à la question : « Qu’est-ce qui reste pareil ? » L’ipséité répond à une autre question : « Qui suis-je, moi qui peux répondre de mes actes et de mes engagements ? » Cette distinction est précieuse, car elle permet de comprendre que l’on peut changer qualitativement tout en restant responsable.
La promesse illustre parfaitement cette identité-ipséité. Lorsque je promets quelque chose, je m’engage au-delà de mon état présent. Je sais que mes désirs pourront changer, que je pourrai être fatigué, tenté de renoncer, ou devenu différent. Pourtant, promettre, c’est dire : même si je change, je maintiendrai ma parole. La responsabilité ne suppose donc pas que je reste identique en tout point ; elle suppose que je sois capable de me reconnaître comme celui qui s’est engagé. La promesse donne une forme morale à la permanence du sujet.
Le récit de soi joue également un rôle décisif. Raconter sa vie, ce n’est pas simplement aligner des faits ; c’est chercher à comprendre comment ils s’enchaînent, comment certains événements nous ont transformés, comment certaines décisions nous engagent encore. Une personne qui reconnaît une faute passée peut dire : « Je ne pense plus comme avant, mais je comprends que c’est moi qui ai fait cela, et je dois en répondre. » Cette phrase montre que le changement n’annule pas nécessairement la responsabilité. Au contraire, il peut la rendre plus profonde : celui qui a changé peut éprouver du regret, demander pardon, réparer, transformer sa manière de vivre.
Sartre permet d’ajouter une autre dimension. Pour lui, l’existence humaine ne se réduit pas à une essence fixe. L’être humain n’est pas défini une fois pour toutes par une nature intérieure qui déterminerait ses actes. Il se définit aussi par ses choix, par ses projets, par ce qu’il fait de ce qui lui arrive. Cela ne veut pas dire que chacun peut se créer arbitrairement à partir de rien. Nous naissons dans une situation : un corps, une époque, une famille, une langue, une histoire sociale. Mais nous avons toujours à nous rapporter à cette situation, à l’assumer, à la refuser, à la transformer. L’identité personnelle se construit donc dans cette tension entre ce que nous recevons et ce que nous faisons.
Autrui joue ici un rôle essentiel. Nous ne sommes pas seuls à définir notre identité. Nous sommes reconnus par les autres : par notre nom, notre visage, notre histoire, nos relations, nos actes. Hegel a montré que la conscience de soi a besoin de reconnaissance. Je ne deviens pleinement sujet que dans un rapport à autrui, parce que l’autre me confirme, me conteste, me renvoie une image de moi-même. Cette reconnaissance peut être libératrice : être reconnu comme responsable, digne, capable de changer. Mais elle peut aussi enfermer : une famille, une classe, une institution ou une société peuvent figer quelqu’un dans une image ancienne, dans une faute passée, dans un rôle social.
Simone de Beauvoir permet de comprendre que certaines identités sont aussi construites socialement. L’individu ne se découvre pas seulement de l’intérieur ; il est aussi assigné à des places, à des attentes, à des normes. Une personne peut être enfermée dans l’image que les autres ont d’elle : « le mauvais élève », « l’enfant difficile », « la personne fragile », « celui qui a échoué », « celle qui doit être ainsi ». Penser l’identité personnelle exige donc d’articuler la liberté du sujet et le poids du regard social. Nous ne sommes pas seulement ce que nous décidons d’être ; nous devons aussi composer avec ce que les autres reconnaissent ou refusent de reconnaître en nous.
Cette perspective permet de mieux penser la responsabilité. Être responsable ne signifie pas être absolument identique à soi-même depuis toujours. Cela signifie pouvoir répondre de soi dans une continuité suffisante. Une personne peut avoir changé et rester responsable de ses actes passés, parce que ces actes appartiennent encore à son histoire. Mais cette responsabilité doit tenir compte des conditions de l’action : le degré de conscience, la contrainte, l’ignorance, la maladie, la maturité, l’intention. On ne juge pas de la même manière un acte pleinement volontaire et un acte accompli sous contrainte ou dans une confusion profonde. La responsabilité suppose un sujet, mais elle suppose aussi une évaluation nuancée de sa capacité à comprendre et à vouloir ce qu’il faisait.
Il faut donc éviter deux erreurs. La première serait de croire que l’identité personnelle est une essence fixe : je serais toujours le même, quoi qu’il arrive, comme si mes actes passés me définissaient pour toujours. Cette idée empêche de penser le repentir, la réparation, l’éducation, la transformation morale. La seconde erreur serait de croire que l’identité est une pure invention libre : je pourrais décider à chaque instant de n’avoir plus aucun lien avec ce que j’ai été. Cette idée détruirait la responsabilité et rendrait les engagements impossibles. L’identité personnelle est plutôt une tension entre ce que nous subissons, ce que nous recevons, ce que nous choisissons, ce que nous assumons et ce que les autres reconnaissent de nous.
Devenir adulte, par exemple, ce n’est pas rester identique à l’enfant que l’on a été. C’est transformer son rapport à son passé. On peut ne plus penser comme avant, ne plus désirer les mêmes choses, ne plus se reconnaître dans certaines attitudes ; mais on peut néanmoins comprendre que ce passé est le sien. L’identité personnelle n’est donc pas la conservation intacte d’un moi immobile. Elle est la capacité de maintenir une certaine cohérence à travers les ruptures, de répondre de ses actes, de reprendre son histoire, parfois de la réparer.
Conclusion
L’identité personnelle ne peut être réduite ni à une substance immobile, ni à une simple illusion. Elle suppose bien une permanence minimale du sujet : sans continuité de la conscience, du corps, de la mémoire ou de la reconnaissance sociale, il deviendrait impossible de dire « je », de promettre, de se souvenir, d’être jugé responsable ou de répondre de ses actes. Descartes, Locke et Kant montrent chacun à leur manière que l’expérience de soi, la mémoire et l’unité du « je » sont indispensables pour penser la personne comme sujet.
Mais cette permanence ne doit pas être comprise comme une identité parfaite et immobile. Hume, Freud et Nietzsche nous obligent à reconnaître que le moi est changeant, fragile, parfois divisé, rarement transparent à lui-même. Le corps se transforme, les souvenirs sont incomplets, les désirs évoluent, les motivations peuvent être inconscientes. L’identité personnelle devient alors un problème : comment rester soi quand tout en nous semble pouvoir changer ?
La réponse la plus juste consiste à penser l’identité personnelle comme une continuité dynamique. Nous sommes responsables non parce que nous serions toujours identiques en tout point, mais parce que nous pouvons nous reconnaître dans une histoire, répondre de nos actes et maintenir certains engagements. Ricœur permet ici de comprendre que l’identité ne se limite pas à la mêmeté, c’est-à-dire à ce qui reste pareil ; elle relève aussi de l’ipséité, c’est-à-dire du maintien de soi dans la parole donnée, la responsabilité et le récit de soi. Le changement n’annule donc pas nécessairement l’identité : il peut en faire partie.
Ainsi, l’identité personnelle repose sur un équilibre délicat. Trop de stabilité nierait la réalité de la transformation humaine ; trop d’instabilité détruirait la responsabilité. Être soi-même, ce n’est pas ne jamais changer. C’est pouvoir donner sens à ses changements, reconnaître ce qui nous engage, répondre de ce que nous avons fait, et parfois transformer notre rapport à notre passé. Une ouverture possible serait alors la suivante : peut-on vraiment se connaître soi-même ? Et autrui nous aide-t-il à devenir nous-mêmes, ou nous enferme-t-il dans une identité qu’il nous impose ?