chapitre 9 (version un peu allégée suite à vos remarques)

La vérité est-elle une question de point de vue?

Le problème du relativisme

M.C. Escher, Relativité (1953)

notions du programme abordées: la vérité, la science

Cadrage et problématisation

La question incontournable de la nature de la vérité prend une nouvelle acuité dans le monde ouvert et hyper-connecté qui est le nôtre, où les informations les plus diverses et contradictoires circulent librement, où l’idée de « post-vérité » tend à imprégner les mentalités, brouillant les repères du vrai et du faux, au risque de saper les fondements de la confiance mutuelle, du lien social et, sait-on jamais, de la démocratie…
La question suggère et met en tension deux approches de la vérité apparemment contradictoires :
– d’un côté, la conception classique selon laquelle la vérité au sens strict est universelle et objective, indépendante des perspectives individuelles ;
– de l’autre, une conception dite « post-moderne » qui refuse l’idée de vérité absolue: toute vérité serait en fin de compte relative aux contextes socio-culturels et historiques et, pourquoi pas, aux points de vue de tout un chacun…
Nous voici donc face à un dilemme :
– si la vérité n’est au final qu’une question de point de vue, cela signifierait qu’il n’existe pas de vérité objective qui pourrait mettre tout le monde d’accord, et que toute affirmation serait également valable, et donc contestable, selon la perspective adoptée…
– à l’inverse, si la vérité bien comprise doit s’imposer à tous et transcender les points de vue, comment pouvons-nous y accéder alors que nous sommes toujours situés dans une perspective particulière, pris dans un contexte socio-historique donné?
Cette question porte directement sur notre rapport à la connaissance et à la science, et engage des enjeux majeurs sur les plans éthique et politique.

De la question initiale peut alors découler cette problématique : Dans quelle mesure la vérité peut-elle garder sa prétention à l’universalité et être considérée in fine comme indépendante des points de vue particuliers, tout en laissant possible un rapport au « vrai », comme sens de l’existence et rapport au monde en général qui ne nierait pas la diversité des perspectives ?

I. La vérité serait relative aux points de vue : le relativisme et ses arguments

A. Première critique de l’objectivité absolue : l’argument « subjectiviste »

a. référence classique : Protagoras « l’homme est la mesure de toutes choses »

Dans l’un de ses dialogues, Platon rapporte ainsi la doctrine relativiste de ce célèbre sophiste grec: « Protagoras dit que l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, au sens où elles sont, de celles qui ne sont pas, au sens où elles ne sont pas. » (Platon, Théétète, 152a)
Selon Protagoras, rien n’existe indépendamment de celui qui le perçoit, c’est-à-dire que rien n’a de réalité objective, extérieure au sujet. Ainsi la vérité serait toujours relative à chaque individu, et il n’existerait pas de critère absolu pour départager les points de vue et distinguer le vrai du faux.
DC : relatif / absolu

b. le fondement du « relativisme cognitif » (= qui concerne la connaissance)

Le relativisme cognitif soutient que toute vérité est nécessairement liée à un point de vue particulier et subjectif. Cette position s’appuie sur un argument apparemment recevable : chacun d’entre nous est en quelque sorte « enfermé » dans sa subjectivité. Chacun a en effet sa propre sensibilité, sa propre perception des choses, et par extension sa propre perspective sur la réalité. Et comme on ne peut pas en sortir, car nous ne serons jamais une autre personne que nous-même, qui donc d’autre que soi-même pourrait être le critère de ce « ce qui est » et « ce qui n’est pas », pour reprendre les mots de Protagoras ?

On peut donc raisonnablement comprendre le relativisme cognitif sur la base du fait que, de manière générale, notre accès à la réalité est médiatisé par nos facultés cognitives et notre langage, qui sont limités et façonnés en grande partie par notre histoire et notre culture.
DC : médiat/immédiat (médiatisé = qui passe par l’intermédiaire de…)

c. la version post-moderne : Nietzsche « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations.« 

rappel : interpréter = donner du sens / chercher à trouver le sens caché
Avec sa radicalité habituelle, le philosophe allemand (1844-1900) reformule la critique de l’objectivité selon une approche dite « perspectiviste », qui soutient que la croyance en une vérité objective est une illusion parce que toute connaissance reste une affaire de perspective et de contexte, et dépend toujours de la situation particulière de celui qui connaît.
Les analyses de Nietzsche auront une grande influence au XXème siècle sur un certain courant de pensée dit « post-moderne », très critique envers l’idée de vérité absolue et universelle…

B. Seconde critique de l’objectivité absolue : les arguments « culturalistes »

L’idée de perspective nécessaire est au fondement des arguments culturalistes, à la fois factuels et logiques, qui insistent sur l’ancrage nécessaire de tout individu dans un un groupe social qui l’a vu naître, qui l’a éduqué et dont la culture va inévitablement façonner sa vision du monde… Ces arguments vont venir justifier le relativisme normatif.

a. référence classique : Montaigne « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage« 

Dans un célèbre passage de ses Essais consacré aux « cannibales » du Brésil, Montaigne ironise sur la tendance irrépressible que nous avons à valoriser notre culture et à l’estimer supérieure à toute autre :
« Je trouve qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Car il est vrai que nous n’avons pas d’autres critères pour la vérité et la raison que les exemples que nous observons et les idées et les usages qui ont cours dans le pays où nous vivons. C’est là que se trouve, pensons-nous, la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et incomparable pour toutes choses. »
Montaigne, « Des Cannibales », in Les Essais, 1580, Livre I
Sans la nommer, Montaigne dénonce ici la tendance qui sera plus tard qualifiée d’ « ethnocentrisme » par les anthropologues du XXème siècle. Dans le débat concernant une éventuelle hiérarchie des peuples ou des cultures, Montaigne soutient une forme de « relativisme culturel » qui vise à nous garder de toute tentation de vouloir considérer notre culture comme étant la « meilleure ».

b. l’ethnocentrisme selon Lévi-Strauss

Dans sa conférence Race et histoire de 1952, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss nous explique plus formellement que :
« Tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire qu’un voyageur l’est de son train. Car, dès notre naissance, l’entourage fait pénétrer en nous, par mille démarches conscientes et inconscientes, un système complexe de références consistant en jugements de valeur, motivations, centres d’intérêt […]. Nous nous déplaçons réellement avec ce système de références, et les réalités culturelles du dehors ne sont observables qu’à travers les déformations qu’il leur impose, quand il ne va pas jusqu’à nous mettre dans l’impossibilité d’en apercevoir quoi que ce soit. »
Ce ne sont donc pas seulement les limites de la subjectivité et des capacités de chacun, mais les caractéristiques culturelles du groupe dont chacun fait partie qui vont venir limiter a priori sa capacité à porter un regard objectif sur sa propre culture et celle des autres…

c. la relativité de la justice selon Pascal : « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.« 

Cette fameuse sentence pascalienne est une expression classique du relativisme culturel et moral, ou relativisme normatif.
Partant du constat qu’à son époque les codes moraux et les systèmes juridiques diffèrent sensiblement selon des pays proches, Pascal en déduit qu’il n’existe pas de valeurs et de normes de justice universelles et absolues, qui transcenderaient les cultures et les époques particulières : 
« on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, en peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » (Pascal, Pensées, B 294)
–> explication approfondie en annexe (1 page)

d. le relativisme dans les sciences (ou relativisme épistémique)

L’histoire des sciences montre bien que nos connaissances ne sont jamais figées et que les théories peuvent évoluer ou même disparaître. Le philosophe des sciences Thomas Kuhn, dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), a ainsi montré que la science elle-même n’échappe pas au relativisme des perspectives. En effet, les scientifiques travaillent toujours à l’intérieur d’un paradigme, c’est-à-dire un modèle explicatif global, qui détermine leur façon de voir le monde :
« Les paradigmes fournissent aux scientifiques non seulement une carte, mais aussi certaines directives essentielles à la réalisation d’une carte. En apprenant un paradigme, l’homme de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes et des critères de jugement, généralement en un mélange inextricable. »
Exemple : le phénomène de la chute des corps a successivement été interprété selon:
– le paradigme aristotélicien : les corps chutent en vertu d’une caractéristique propre qui les attire vers le centre de la terre.
– le paradigme newtonien : les corps chutent parce qu’ils sont soumis à la force de gravitation universelle.
– le paradigme de la relativité générale (Einstein) : les corps chutent parce qu’ils suivent la courbure de l’espace-temps.

C. Bilan synthétique

a. les différentes formes de relativisme

– le relativisme normatif. Il peut être d’un côté « historique et culturel » (ce qui était admis et reconnu à une époque ou dans une société donnée ne l’est pas forcément ailleurs) ou « moral » (il n’existerait pas de normes universelles du bien et du mal, du juste et de l’injuste).
– le relativisme épistémique/cognitif soutient que les représentations du monde et les connaissances dépendent toujours d’un cadre culturel ou historique particulier.
– le relativisme esthétique affirme que l’appréciation de l’art varie selon les époques et les contextes sociaux, et dépendrait d’effets de mode ou de snobisme.

b. les types d’arguments recevables en faveur du relativisme

– les arguments empiriques : la diversité des jugements et des systèmes de normes et de valeurs incite à penser qu’il n’existe pas de vérité universelle.
– les arguments logiques : tout jugement conditionné par un contexte donné et ne peut a priori prétendre à une validité absolue.
– les arguments normatifs/moraux : tolérer des visions différentes du monde signifie accepter une diversité de modes de vie et de rapports à la vérité.

transition: Les conséquences déplorables du relativisme « paresseux »

Si le relativisme paraît tout à fait légitime tant qu’il reflète une position intellectuelle et morale argumentée, il convient toutefois de dénoncer les conséquences déplorables du relativisme « paresseux » qui trahit bien souvent une absence de réflexion ou de remise en question, quand il ne s’agit pas tout simplement d’ignorance et de confusion. Attitude qui s’exprime à travers des formules comme « chacun sa vérité », « au fond, chacun pense ce qu’il veut/est libre de penser ce qu’il veut… », et qui débouche sur:

l’indifférence : si « chacun a sa vérité », toutes les opinions se valent et il devient inutile de chercher à convaincre ou à dialoguer. Conséquence : les interactions sociales se fragilisent et s’appauvrissent.
la pensée indigente : le relativisme paresseux permet d’affirmer n’importe quoi, sans se donner la peine d’aucune justification.
le dogmatisme borné : enfermement dans des convictions arbitraires ou infondées.
l’arbitraire politique : en l’absence d’un repère de vérité commune, l’exercice du pouvoir vient remplacer la recherche de la vérité…
la violence : le repli aveugle sur son système de références conduit au conflit avec les autres cultures.

II. La vérité qui transcende les points de vue : l’idéal d’objectivité

A. Critique du relativisme : Platon contre Protagoras

Le problème du relativisme suggéré par Protagoras est qu’il laisse à penser deux choses immédiatement problématiques :
– ce qui apparaît à chacun serait la réalité même, et donc personne ne pourrait se tromper quant à savoir ce qui est réel ou non.
– la vérité pourrait être réduite à la simple opinion que l’on se fait des choses.
Or Platon puis son disciple Aristote ont dénoncé les confusions inhérentes à ces thèses :
– la confusion entre réalité et perception de la réalité, autrement dit les fameuses apparences.
Peut-on vraiment penser qu’il n’existe pas de réalité indépendante des points de vue subjectifs ?
– la confusion entre savoir et croire, entre connaissance véritable et simple opinion.
N’est-il pas évident qu’une opinion puisse être fausse ? que l’on soit amené à se tromper, à être dans l’erreur ?

B. La longue quête de l’objectivité : de Platon à Descartes…

Contre le relativisme et ses conséquences, la philosophie a ainsi dès l’Antiquité cherché à établir des vérités qui transcendent les points de vue particuliers, en lien avec les idéaux de l’objectivité et de la rationalité.
Platon, en développant sa théorie des Idées/des Essences (eidos), engage une conception de la vérité comme accès de l’intellect à des réalités intelligibles indépendantes de nos opinions. Dans La République, il utilise l’allégorie de la caverne pour illustrer le passage de l’opinion à la connaissance véritable :
« Dans le connaissable, ce qui se trouve au terme, c’est l’idée du bien, et on ne la voit qu’avec peine, mais une fois qu’on l’a vue, on comprend qu’elle est en fait la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses. » Platon, La République, VII, 517c
Quelques siècle plus tard, René Descartes, dans ses Méditations métaphysiques (1641), cherchera à établir des vérités indubitables qui résistent à tout scepticisme et permettront d’établir un fondement solide à tout l’édifice de la connaissance :
« J’ai reconnu qu’il était nécessaire [de renverser] tout ce que j’avais cru jusque-là, et [de recommencer] tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. » René Descartes, Méditations métaphysiques, Première méditation

C. Bilan: la vérité comme « correspondance avec la réalité »

Aristote, dans sa Métaphysique, énonce cette chose somme toute assez simple:
« Dire de ce qui est qu’il n’est pas, ou de ce qui n’est pas qu’il est, c’est le faux ; dire de ce qui est qu’il est, et de ce qui n’est pas qu’il n’est pas, c’est le vrai. »
Cette définition de la vérité comme correspondance entre ce que l’on pense/dit et la réalité trouvera une formulation classique chez Thomas d’Aquin : « La vérité est l’adéquation de la pensée et des choses. » (Veritas est adaequatio rei et intellectus)

III. Critique du relativisme dans les sciences

A. Connaissance / vérité : une distinction nécessaire

S’il est évidemment admis que la science a une histoire et que, dans son évolution, ce qu’on pensait être hier une « vérité » est reconnu aujourd’hui comme une erreur, cela ne prouve en rien que la « vérité » scientifique serait totalement relative ou relèverait de la simple croyance (ainsi qu’un certain discours idéologique méfiant voire hostile à la science voudrait amener à le faire croire). D’ailleurs, l’expression parfois entendue de « croire (ou pas) en la science » reflète bien souvent une méconnaissance totale de ce que sont la démarche scientifique et l’histoire des sciences.
Pour reconnaître qu’une théorie scientifique est erronée, il faut déjà commencer par admettre que sa réfutation est vraie ou que les moyens par lesquelles la fausseté de cette théorie est mise en évidence sont méthodologiquement corrects. La fausseté d’une théorie scientifique suppose donc la validité de la démarche scientifique, elle-même fondée rationnellement selon des exigences d’objectivité et de cohérence, donc de vérité au sens formel.
Dès lors, si la vérité en sciences peut bien être dite « relative », ce n’est pas aux particularités d’une société donnée et encore moins à la subjectivité des individus, mais à l’état des connaissances disponibles à une étape déterminée du développement des sciences. Des données nouvelles, établies de manière objective par des procédures rigoureuses, pourront alors obliger à réviser, voire à abandonner, la théorie jusqu’alors en vigueur.
Exemple: la découverte des satellites de Jupiter par Galilée, à elle seule, autorisait à conclure la fausseté de l’astronomie ancienne héritée d’Aristote et de Ptolémée.
C’est donc l’observation de faits nouveaux qui rend caduque la théorie ancienne ; cela ne correspond en rien à une définition nouvelle de la vérité : celle-ci continue de s’établir par le biais de la confrontation des énoncés avec le réel qu’ils prétendent décrire ou expliquer, et lorsque le réel contredit nos attentes, nous devons en conclure que nos énoncés sont faux.

B. Les indéniables succès de la science

Le succès prédictif et explicatif des sciences de la nature plaide raisonnablement en faveur d’une forme de vérité qui transcende les points de vue particuliers. Indépendamment de leur seule valeur théorique et du fait de savoir si elles décrivent exactement la réalité en elle-même (voir pour cela le chapitre 10), les progrès techno-scientifiques semblent bien se fonder sur une connaissance de plus en plus fine des mécanismes et des lois à l’œuvre au sein de la nature, au point de permettre des avancées technologiques de plus en plus impressionnantes, par exemple en matière d’informatique quantique ou de génie génétique…
Le philosophe des sciences Karl Popper, dans La Logique de la découverte scientifique (1934), défend l’idée que la science progresse par des tests et des réfutations successives vers une meilleure approximation de la vérité :
« La science ne poursuit jamais l’objectif illusoire de rendre ses réponses définitives ou même probables. Elle s’achemine plutôt vers le but infini encore qu’accessible de toujours découvrir des problèmes nouveaux, plus profonds et plus généraux, et de soumettre ses réponses, toujours provisoires, à des tests toujours renouvelés et toujours affinés. »

C. Le changement de paradigme

L’idée que la succession de différentes théories scientifiques serait le simple résultat d’un changement de conventions au sein de la communauté savante n’est finalement pas recevable, car il resterait à expliquer les raisons de l’adoption de telles conventions. Or, ces raisons doivent être liées nécessairement aux aptitudes d’une théorie nouvelle à rendre compte, de façon cohérente, de l’ensemble des données connues augmenté des données inconnues de l’ancienne, bref à expliquer du mieux possible un maximum d’aspects de la réalité qui s’offre à nous.
Exemple : la physique d’Einstein a dépassé la physique de Newton, sans que les équations de celle-ci soient pour autant démenties (si on reste du moins dans le domaine de validité qui est le sien, à savoir lorsque la vitesse des corps est négligeable par rapport à celle de la lumière.)
Si ces raisons n’existaient pas, le choix d’un modèle explicatif serait totalement arbitraire ou aléatoire, ce qui est absurde. La conséquence est qu’un pur relativisme épistémique est indéfendable: non, la science n’est pas vraie un jour, fausse le lendemain!

IV. Critique du relativisme subjectif: « A chacun sa vérité »!

A. Vérité ou « affirmation de soi »?

Si la notion de vérité est naturellement attachée à l’objectivité propre à la connaissance rationnelle ou scientifique, il ne faut pas négliger pour autant son usage courant dans d’autres domaines essentiels de notre existence. On parle ainsi de « vérité » en matière de religion, de morale, de politique ou encore d’art, alors même qu’il devient ici difficile voire impossible de se fonder sur des démonstrations ou des preuves empiriques. Cette fragilité de la « vérité » peut alors nous laisser affirmer tranquillement que la vérité est bien une question de point de vue, et qu’en ces domaines c’est vraiment « chacun sa vérité ».
Cependant, on remarque facilement que dans cette affirmation, le mot « vérité » peut en fait aisément être remplacé par « opinion« , par « choix d’existence« , « mode de vie« , par « conviction » ou encore par la simple mention de nos goûts ou de nos valeurs… Chaque affirmation de soi prétend toujours en un sens être « vraie », sans quoi elle ne serait pas souvent énoncée avec tant d’assurance, mais il faut alors insister sur ce point: la prétention à la vérité et la vérité sont deux choses radicalement distinctes, on en revient au cœur de notre problème.

B. L’exigence de justification contre le subjectivisme

Pourquoi vouloir appeler « vérité » ce qui n’est qu’une option existentielle personnelle parmi beaucoup d’autres, une approche du sens de la vie que tout un chacun développe au fil de son vécu, de ses expériences ? Croit-on par-là impressionner son monde et emporter l’adhésion des autres ? Qui serait dupe ? Et il ne faudra pas non plus en conclure que dans le domaine des valeurs, des choix de vie et du goût, la formule « chacun sa vérité » serait acceptable au motif qu’ici la vérité est irrémédiablement enracinée dans l’expérience subjective ou affective personnelle. Au contraire, personne ne peut être seul juge de la vérité. De quoi pourrait-on discuter alors? Sur quoi pourrait-on s’entendre et se rejoindre?

On rajoutera à cela que l’énoncé « chacun sa vérité » lui-même n’a de sens qu’en tant qu’il aspire avoir une valeur universelle, puisqu’il prétend être vrai. S’il ne le prétend pas, pourquoi ne pas choisir alors sa négation ? On voit que le relativisme s’auto-réfute.

C. Paresse intellectuelle ou fragilité des opinions ?

Qu’une opinion, un principe moral, un choix de vie ou un jugement esthétique ne puissent pas recevoir de validation scientifique, cela ne les empêche pas de pouvoir reposer sur une justification rationnelle et communicable, et ainsi de pouvoir être discutés, évalués voire critiqués. C’est à cette condition qu’on empêchera toute prétention à la « vérité » de prendre sa source dans le pur arbitraire d’une décision personnelle, irréfléchie et inexprimable.
Dans l’affirmation « chacun sa vérité », on est finalement en droit de soupçonner une manœuvre destinée à échapper à tout effort de réflexion, de validation et de véritable discussion avec les autres. C’est bien entendu une façon de protéger ce qu’on estime vrai et qui vraisemblablement compte pour nous, mais qui laisse soupçonner une fragilité fondamentale de la croyance, puisqu’on veut la soustraire à tout risque de réfutation.

D. Et non, toutes les opinions ne se valent pas!

–> mini-cours en annexe

Conclusion

Dire que la vérité est une question de point de vue semble d’abord plausible : nos perceptions varient, nos cultures façonnent nos croyances, et nos interprétations dépendent du langage. Cependant, si la vérité n’était qu’un point de vue, toute opinion serait vraie et l’erreur deviendrait impossible. Tout ce qui prétend au titre de « vérité » ne le peut qu’en visant une valeur objective et universelle ; la science, la démonstration et la discussion rationnelle reposent sur des critères et des procédures qui dépassent la subjectivité individuelle voire excluent toute inclination subjective. Si cette exigence disparaît, on retombe dans le registre de l’opinion et de la coutume. Et affirmer alors que la vérité n’est qu’une question de point de vue, dire « chacun sa vérité » aura pour effet de conduire à l’indifférence, à la paresse intellectuelle, voire de donner à l’erreur et au préjugé toutes les chances de proliférer, en retirant par là tout sens à la quête de connaissance
Pour éviter de tomber dans les confusions du relativisme, il est donc capital de distinguer d’un côté la vérité (comme exigence d’objectivité) et de l’autre les conditions d’accès à la vérité (soit les points de vue qui permettent d’accéder au réel). Finalement, la vérité n’est pas relative au points de vue, mais elle est recherchée à travers une pluralité de perspectives que l’on valide par des méthodes, des preuves et la confrontation critique.