thème 2: L’humanité en question

Création, continuités et ruptures

Paul Klee, Insula Dulcamara, 1938

Introduction / cadrage

Créer, est-ce inventer radicalement du nouveau, ou bien transformer ce qui existe déjà ?
Toute création semble prise dans une tension : d’un côté, la continuité (par l’héritage, le respect de la tradition, l’imitation du connu), de l’autre, la rupture (par l’innovation, la transgression, la révolution!).
La notion de création interroge notre rapport au nouveau, à l’originalité et à la temporalité. Toute création s’inscrit-elle nécessairement dans une rupture avec ce qui précède, ou bien tire-t-elle sa force d’une continuité réinventée ? Cette tension traverse l’histoire de la pensée, de l’art et de la culture.
Penser la création, c’est questionner la possibilité même du radicalement nouveau. Une création ex nihilo est-elle concevable, ou toute nouveauté procède-t-elle d’une transformation de l’existant ?

I. Continuités et ruptures : quelques idées fondamentales

A. La continuité comme transmission

La continuité désigne ce qui se maintient, se transmet, persiste à travers le temps. Elle peut être :
– traditionnelle, par l’héritage culturel, la persistance des normes esthétiques
– évolutive, par la transformation progressive sans fracture
– ou dialectique (au sens de Hegel) par la conservation dans le dépassement
Nous sommes toujours quelque part déjà « pris dans une tradition ». Notre compréhension du monde s’enracine dans un horizon historique qui nous précède. La création artistique ou intellectuelle ne part jamais de rien mais dialogue avec cet héritage.

B. La rupture comme discontinuité

La rupture marque une césure, une fracture dans le continuum temporel. Elle implique :
– le rejet d’un ordre antérieur
– l’affirmation d’une nouveauté radicale
– une reconfiguration du champ symbolique
Référence: Gaston Bachelard, dans Le nouvel esprit scientifique, montre que la science progresse par « ruptures épistémologiques », c’est-à-dire abandons d’anciennes représentations au profit de nouvelles rationalités. La connaissance ne s’accumule donc pas linéairement mais procède par sauts qualitatifs.

C. Les modèles de création

a. La création ex nihilo

Dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu crée le monde à partir du néant, sans matière préexistante. Cette conception pose la création comme acte absolu, comme une rupture ontologique radicale entre le néant et l’être. Cette vue théologique, ou cette croyance, pose un problème philosophique : peut-on penser rationnellement le rien ? Les premiers philosophes, dits « présocratiques », en doutaient déjà. Ainsi Parménide affirmait-il que « rien ne vient de rien » (ex nihilo nihil fit en latin), suggérant l’impossibilité d’une création absolue.

b. La création comme transformation

On doit à Aristote la distinction fondamentale entre la forme et la matière. Dans sa Physique, il explique que toute génération suppose une matière (hulè) informée, c’est-à-dire déterminée par une forme (morphè). Le sculpteur par exemple ne crée pas ex nihilo mais donne forme à un bloc de marbre. La création artistique en général peut ainsi être envisagée comme la mise en forme d’une certaine matière, d’un certain donné (les pigments, la pierre, les sons, les mots, les mouvements du corps…).
La création s’inscrit donc toujours dans une continuité d’existence matérielle, même si elle introduit une rupture formelle ou conceptuelle.

II. La création comme continuité : reprendre, imiter, transformer

A. L’héritage du matériau

On ne crée jamais “à partir de rien” : on crée dans une culture, avec sa langue et ses  techniques.
– La langue impose des cadres toujours contraignants: le lexique, la grammaire, les genres…
– Les œuvres parlent, résonnent avec d’autres œuvres préexistantes, ce qu’on nomme « intertextualité »
– Les techniques conditionnent toujours ce qui va être faisable ou non. Exemples: la peinture à l’huile, la perspective dans le dessin, les effets numériques au cinéma…

B. L’imitation au service de la création

Créer n’est pas incompatible avec le fait d’imiter :
– par la reprise de modèles : mythes, tragédies, thèmes littéraires, codes musicaux…
– par la réécriture, l’adaptation et même la traduction : la création peut ainsi être vue comme « déplacement »
Exemple : « Roméo et Juliette » a pu être réécrit et transposé selon l’époque, le genre, le point de vue…

C. Créer, c’est souvent perfectionner et recomposer

Les créateurs opèrent des variations, des améliorations, des hybridations à partir d’un matériau donné. Dans les arts bien sûr mais aussi dans le travail scientifique, qui s’inscrit dans une continuité de savoirs accumulés qui seront amenés à être corrigés.

III. La création comme rupture : transgresser, révolutionner, changer les règles

A. Rupture esthétique : inventer des formes nouvelles

– Rupture avec les règles de représentation: destructuration de la perspective, rejet de la figuration…
– Rupture avec les genres: (roman fragmentaire, poésie en prose)
– Rupture avec les attentes du public : par le scandale, l’incompréhension de la nouveauté…

B. Rupture et modernité : l’avant-garde

C. Rupture et liberté