L’art sert-il à quelque chose?
Introduction
Lorsqu’on regarde un bon film, qu’on lit un roman passionnant, qu’on flâne dans une grande exposition, ou lorsqu’on joue du luth par exemple, on peut certainement se dire qu’on passe un moment agréable, voire que nous jouissons des meilleurs moments de l’existence! Mais on peut aussi être amené à penser, en étant quelque peu « terre à terre », que l’on perd quand même un peu son temps… parce que le temps, c’est de l’argent ! Et qu’il y a peut-être des choses plus importantes dans la vie… Quoi qu’il en soit, l’art se présente ainsi à nous comme une activité « gratuite », au sens de « non utilitaire ». Il nous donne du plaisir mais ne vise pas la satisfaction d’un besoin matériel. Le domaine de l’art ne semble pas relever de la même nécessité que celui du travail. Mais est-il pour autant « inutile »? On voit là un premier enjeu de la question.
Mais revenons sur quelques définitions. L’œuvre d’art est un artefact, une production humaine qui résulte d’un processus créatif, moyennant l’usage de certaines techniques. Les techniques sont l’ensemble des savoirs et des procédés qui permettent d’atteindre un résultat désiré. Peindre un tableau, par exemple, suppose bien sûr la maîtrise de nombreuses techniques : le maniement du pinceau, le choix des pigments, la maîtrise des perspectives. Mais les œuvres d’art ne sont pas des objets techniques, elles ne visent pas l’utilité et l’efficacité. Ce sont des des productions uniques, originales destinées à être contemplées, non pas consommées.
L’expression « servir à » nous renvoie d’abord à la question de l’utilité pratique et matérielle d’une chose, mais aussi dans un sens plus large à sa fonction et son intérêt, ce qui va rendre la question plus ouverte…
Alors, si « servir à quelque chose », c’est satisfaire des besoins matériels, il semble effectivement que l’art ne serve à rien puisqu’il s’agit d’une activité « gratuite » (même si évidemment, on peut vivre de son art en en faisant commerce, mais ça n’est pas notre problème ici). Mais on peut tout de suite remarquer que l’être humain n’a pas que des besoins primaires, il est un corps mais aussi, et surtout, un esprit qui s’intéresse à bien d’autres choses qu’à ce qui est simplement utile ou nécessaire: à moins d’être complètement et tragiquement « terre à terre », l’âme humaine est heureusement en quête de sens, de beauté et d’élévation. Voilà peut-être la fonction de l’art… L’enjeu de la question est donc au final de savoir quelle attention nous devons accorder aux œuvres d’art, quelle place légitime nous devons accorder à l’art, qu’il s’agisse des pratiques ou des œuvres. Le sujet peut faire débat car on dépense parfois beaucoup d’argent public et privé pour financer les artistes et les écoles d’art : est-ce nécessaire, sachant que c’est autant d’argent en moins pour satisfaire d’autres besoins (santé, allocations, bourses d’étude, philanthropie, aide internationale.). Reposons donc la question ainsi: l’art n’est-il qu’un divertissement futile qui nous éloigne de l’essentiel ?
1. L’art : une activité fondamentalement nuisible ?
a. L’art nous détourne de la réalité et du droit chemin
L’art produit des apparences. La première faute des artistes est en effet de proposer du réel une représentation fictive, de façonner des simulacres qui se font passer pour le réel lui-même, et se substituent à lui. Il paraît futile de passer tant de temps dans des mondes imaginaires. Pourquoi regarder les films Marvel ? Des films d’horreur ? Des dessins animés ? A première vue, cela ne nous apprend rien sur la politique, sur l’économie, bref sur le monde dans lequel nous vivons. En regardant ces films, nous apprenons à aimer l’illusion plutôt que le réel ; le mensonge plutôt que la vérité.
De plus, sur le plan moral, ces fictions nous corrompent puisque tout pousse le spectateur à s’identifier aux personnages, qui sont rarement des anges (si tout le monde était bon, il n’y aurait pas d’intrigue !). Lorsqu’on regarde la série Narcos, par exemple, on s’attache à un personnage de trafiquant de drogue, prêt à tout pour défendre ses intérêts et ceux de ses proches. Le charme de l’acteur, la beauté des éclairages et des décors nous conduisent dangereusement à l’apprécier et même à vouloir l’imiter ! On pourrait d’ailleurs dire la même chose du Dom Juan de Molière, un fort méchant homme à coup sûr, mais que l’on ne peut s’empêcher d’admirer pour sa ruse et son éloquence. L’art produit donc des apparences y compris sur le plan moral, en faisant passer le mal pour le bien.
Cette condamnation de l’art et des artistes se trouve développée par Platon dans son ouvrage majeur La République (IVème s. avant JC). C’est d’abord un texte politique dans lequel Socrate tente de définir un modèle de cité idéale, parfaitement juste. La République est à la fois la première des utopies connues de l’histoire, et un programme politique que Platon a tenté d’appliquer toute sa vie durant. La justice, pour Socrate, c’est ce qui permet de maintenir l’unité de la société. Or cela n’est possible que si dans la cité, les citoyens tiennent des rôles complémentaires, et adaptés au goût et aux capacités naturelles de chacun (modèle=le cosmos, chacun à sa place). Certaines personnes sont faites pour le travail et le commerce, et ce sont elles qui feront vivre le groupe. D’autres, que Platon nomme les « gardiens », auront pour tâche de défendre la cité et de faire appliquer les lois. Ils jouent le rôle de la police et de l’armée. D’autres enfin, les plus sages, gouverneront la cité ; c’est ceux que l’on nomme les « philosophes-rois » ou « rois-philosophes ». Vous l’aurez compris, Platon n’est pas du tout un démocrate. Il est favorable à un gouvernement de type monarchique ou oligarchique, dans lequel le pouvoir politique appartient aux hommes les plus raisonnables, ceux qui sont parvenus au plus haut degré de connaissance et à une parfaite tempérance. Socrate réfléchit longuement au recrutement et à l’éducation qu’il faut donner à ces philosophes-rois. Lorsqu’ils seront au pouvoir, la raison régnera dans la cité, ce qui assurera la paix et la stabilité.
Or le règne de la raison implique de censurer les poètes comme Homère, dont les récits mythiques sont remplis de mensonges dangereux pour la morale. Ce que dit Homère des mœurs divines (Zeus est adultère et jaloux, les dieux s’envient les uns les autres et se font la guerre ; bref, ils ont tous les défauts humains) n’est pas correct et constitue un mauvais exemple pour les fidèles. Si les hommes se comportaient ainsi, l’ordre social tout entier en serait menacé. De plus, les héros de tragédie sont eux aussi des exemples extrêmement négatifs. Ce qui gêne Platon dans des pièces comme Œdipe-Roi de Sophocle, c’est que l’on se prend à admirer et applaudir des hommes excessifs, dominés par leurs émotions, alors qu’il vaudrait mieux qu’ils les maîtrisent. Par exemple Œdipe est un personnage orgueilleux, qui finit par tuer son père et coucher avec sa mère faute de n’avoir pas su réfléchir avant d’agir. Du début à la fin de la pièce, le chœur avertit pourtant Œdipe qu’il court à sa perte, mais il n’en fait qu’à sa tête, prend ses décisions tout seul. Une fois qu’il est conscient de son erreur, sa réaction est de nouveau excessive : il se crève les yeux, se lamente, gémit, se tambourine la poitrine… alors qu’il est le roi de Thèbes ! Il est regrettable, estime Platon, que les spectateurs applaudissent sur scène des comportements que tout le monde désapprouverait. Et le risque est que peu à peu, ce spectacle opère sa séduction sur nous et vienne miner notre tempérance (maîtrise de la raison sur les passions).
b. Les goûts artistiques contribuent à la séparation des classes sociales
Tous les artistes aspirent à rendre leurs œuvres publiques : elles sont faites pour être vues ou entendues, au moins par quelques personnes. Cette dimension des œuvres d’art les expose aux jugements de goût du public, c’est-à-dire aux jugements par lesquels nous établissons une hiérarchie entre des œuvres considérées comme plus ou moins bonnes, belles ou intéressantes. Notons que les jugements de goût peuvent aussi conduire à établir une hiérarchie entre les genres artistiques : la musique classique (la Neuvième Symphonie de Beethoven) est parfois considérée comme supérieure à la variété populaire (Aserejé de Las Ketchup). La société juge ainsi que certaines œuvres l’emportent en beauté, en intérêt ou en profondeur sur les autres. On dit qu’être capable d’apprécier les œuvres les plus nobles et d’en parler de manière pertinente, c’est faire preuve de bon goût.
Néanmoins ce bon goût est généralement celui des classes dominantes ; ce sont elles qui définissent pour le reste de la société les goûts légitimes et les goûts vulgaires. En effet, la consommation culturelle n’est pas la même dans tous les milieux sociaux. Statistiquement, les classes supérieures vont davantage au théâtre et à l’opéra, elles ont plus de livres à la maison, et dans tous les domaines elles sont plus familières avec les classiques. Les personnes issues de milieux plus modestes ont des goûts moins diversifiés, et connaissent essentiellement ce qu’on appelle la culture populaire (le cinéma hollywoodien, la pop music, le rap…). Cela montre que l’art divise la société en classes : il ne sert qu’à entretenir le prestige des élites et un complexe d’infériorité chez les personnes plus modestes qui pensent avoir mauvais goût.
C’est la thèse que défend le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002) dans son ouvrage La distinction (qui est une étude de terrain sur le rapport des Français à l’art dans les années 1960). La consommation culturelle, affirme-t-il, est un moyen de reproduction sociale. C’est le fait que les classes sociales ne se mélangent pas les unes aux autres, qu’elles restent stables de génération en génération. Cela n’est possible que parce que les mariages et les amitiés, pour la plupart, se nouent à l’intérieur du milieu social d’origine. Par exemple, la probabilité statistique pour qu’un fils d’ouvriers épouse une fille d’ouvriers ou d’employés est très forte. De même, la probabilité pour qu’un fils de médecin devienne ami avec un fils de cadre est beaucoup plus forte qu’une éventuelle amitié avec un fils d’ouvriers. Pour Bourdieu, l’un des mécanismes qui expliquent cette reproduction sociale repose sur les goûts qui existent en partage. Le goût est un code, une pure convention, permettant d’identifier le statut social d’une personne, et de faire alliance avec elle dans le cas où elle appartient au même statut social que nous. Evidemment, cette attitude n’est pas consciente, mais le résultat est le même.
Cela veut dire que les différences de valeur entre les œuvres d’art sont largement inventées par la société. Ce ne sont pas des jugements objectifs, « naturels », mais bien culturels. Le but de l’art réside dans la « distinction », dans le fait de se distinguer des autres milieux sociaux, écrit Bourdieu. Bourdieu ajoute que l’art est un moyen de violence symbolique des classes dominantes sur les autres. C’est-à-dire que cela donne à ces élites une supériorité culturelle. Il est humiliant pour les classes moyennes, et surtout les plus défavorisées, d’avoir mauvais goût. Ajoutons que c’est un bénéfice sur le plan scolaire pour les enfants des familles riches. En effet, les programmes scolaires et les professeurs transmettent la culture légitime, c’est-à-dire celle des gens de bon goût, autrement dit celle des élites. Les enfants des classes dominantes retrouvent donc à l’école ce qu’ils connaissent déjà par leurs parents, ce qui est un avantage conséquent sur leurs congénères.
2. Non, l’art comble des désirs humains de premier ordre…
a. L’art transmet des savoirs universels sur l’homme
L’art a une fonction cognitive et épistémique (qui permet de connaître). Même s’il passe souvent par des fictions, ces fictions nous enseignent quelque chose au sujet de l’homme. Il y a un point commun entre l’art et la science car tous deux ont rapport au réel, et l’art plus encore du fait qu’il est mimétique (il est une imitation du réel). Même Harry Potter de J. K. Rowling, qui nous dépeint un univers magique assez éloigné du nôtre, peut nous enseigner de nombreuses choses sur la psychologie des adolescents, sur ce que grandir signifie, tout comme sur notre rapport à l’amour et à la mort. L’art a donc bien une fonction et elle n’est pas matérielle : elle est cognitive.
C’est ce que soutient le philosophe grec Aristote (IIIème s. av. J-C), élève rebelle de Platon, dans son ouvrage La Poétique. L’art est une mimesis (imitation), affirme-t-il, et c’est de là, pense-t-il, que vient le plaisir qu’on en tire. Par exemple, nous pouvons regarder avec intérêt un cadavre d’animal en peinture, tandis que son modèle nous dégoûterait. Mais l’art n’est pas une imitation à l’identique du réel, il le simplifie, le schématise pour en révéler les structures essentielles. Par exemple, le cadavre peint est en deux dimensions, il est sans odeur et s’offre seulement à notre regard. Il en va de même pour la tragédie. Les héros ont la plupart du temps des traits caricaturaux : ils doivent être exceptionnels. Mais ils partagent avec nous une même nature humaine, leurs qualités et leurs défauts sont les mêmes ; simplement ces qualités et ces défauts nous sont présentés sous une forme schématique et exagérée. Et aussi (chose importante) ils nous sont montrés accompagnés de leurs effets sur la destinée des personnages. Dans la pièce éponyme de Sophocle, Antigone incarne la révolte de la liberté face à son oncle Créon, roi de Thèbes, représentant le souci de l’ordre. Ces traits psychologiques nous sont présentés à l’état pur : on ne sait pas si, par ailleurs Antigone est coquette, préfère les olives ou le fromage, etc. En revanche, cela nous permet de voir clairement à quelles conséquences conduit le désir de liberté individuelle à tout prix (Antigone finit par être enterrée vivante), et où conduit le souci de l’ordre à tout prix (Créon prend des décisions tyranniques).
b. L’art est un défouloir !
Il existe peut-être une autre fonction de l’art, qui n’est pas théorique (liée aux connaissances qu’il nous apporte) mais pratique (il change notre manière de vivre). L’imitation artistique peut en effet être transformatrice. En effet, un bon roman, un bon film, une bonne pièce de théâtre, est celui qui nous permet de nous identifier aux personnages, de vivre une aventure à travers eux. En même temps, nous savons bien que c’est pour de faux, et cet éloignement nous protège contre des émotions trop violentes. Le rapport à l’œuvre d’art est fait à la fois de proximité et de distance. En ce sens, l’art est un laboratoire dans lequel nous pouvons expérimenter virtuellement des situations et des états qui nous préparent psychologiquement aux épreuves réelles.
C’est ce qu’affirme Aristote encore au sujet de la tragédie. Son effet, dit-il, est d’opérer une catharsis. C’est un terme médical qui signifie la purification de certains fluides corporels qui entravent la bonne santé. Dans l’Antiquité, une opération courante était de soumettre le malade à la saignée (un excès de sang était considéré comme malsain). Aristote transpose cette idée sur le plan des émotions pour décrire l’effet de la tragédie sur les spectateurs. La tragédie nous faisant éprouver « terreur et pitié » pour les héros, nous sommes en quelque sorte vaccinés contre ces émotions, nous apprenons à les apprivoiser et les soumettre à l’autorité de la raison. Cet effet est bien sûr éphémère, mais il est bien réel. On le retrouve par exemple dans les films d’action, dont on sort épuisé et détendu parce que l’on a vécu toutes les aventures du héros par procuration.
REMARQUE : la théorie freudienne de la création artistique et de la « sublimation » est très semblable à celle d’Aristote, à la différence que Freud fait intervenir le concept d’inconscient.
Mais l’art n’a pas seulement pour utilité de rendre les hommes plus réfléchis et matures face à leurs émotions. Il leur permet aussi sortir de l’obsession de l’utile, des besoins et du travail. C’est un paradoxe : les œuvres d’art servent à ne plus se demander sans cesse « à quoi ça sert ? ».
3. Et l’art nous libère de l’obsession de l’utile
a. L’art enrichit notre perception du monde en mettant nos intérêts de côté
Notre rapport immédiat à la réalité est celui de l’usage qu’on peut en faire, et cette obsession de l’utilité nous empêche d’être attentifs au monde dans sa richesse. Prenons un exemple. Lorsqu’on nous demande de raconter notre journée, on dit en général ce qu’on en a « fait » : on est allé au lycée, on a parlé à X, travaillé avec Y, déjeuné avec Z ; et le soir on a fait à manger, dîné, fait la vaisselle, etc. Autrement dit, on se concentre sur les actions entreprises. Pourtant ce n’est qu’une partie de notre journée : il y avait aussi la luminosité, la température, les couleurs, les odeurs, le vent, les gestes des personnes croisées, et un ensemble d’émotions unique éprouvées, toute une atmosphère qui donne sa valeur esthétique à la journée mais que l’on oublie de mentionner.
L’art aurait justement le pouvoir de nous déconnecter de ces préoccupations pratiques (liées à nos actions sur le monde). Il nous donne de nouvelles habitudes perceptives, change notre rapport à l’expérience. Il nous conduit à contempler le monde de manière désintéressée. C’est la thèse du philosophe français Henri Bergson (1859-1941) dans La pensée et le mouvant. Ainsi il écrit : « A quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? » Les artistes « regardent une chose, ils la voient pour elle, et non plus pour eux. Ils ne perçoivent plus simplement en vue d’agir ».
Par exemple, cette table, je la décris spontanément comme le lieu où je peux travailler ; et j’oublie qu’avant tout, elle est une chose d’une certaine forme et d’une certaine couleur, elle est en elle-même, avant d’exister pour mes besoins. Le peintre Claude Monet, membre du courant « impressionniste » s’intéresse à l’impression brute que font les choses sur nos sens, avant toute volonté d’agir sur elle. Une table peinte par Monet est d’abord un ensemble de taches colorées, qui sous certains éclairages n’est pas bien distincte de ce qui l’entoure. Ce n’est plus la table aux contours bien nets sur laquelle je pose mon cahier. La peinture de Monet prétend donc avoir un pouvoir de révélation : elle nous rend attentifs aux sensations qui étaient pourtant là sous nos yeux, mais auxquelles nous n’étions pas attentifs.
Pour Bergson, notre rapport pratique aux choses passe en particulier par les mots que nous employons pour les désigner. Bergson considère que le langage est d’abord un outil de communication, apparu au cours de l’évolution humaine pour permettre la collaboration au sein du groupe. Les mots sont donc une fondamentalement une classification des choses matérielles en fonction des buts pratiques poursuivis par le groupe. Ils ne sont donc pas faits pour exprimer des états intérieurs. On le voit au fait que la vie mentale de chacun est subjective, originale, unique, tandis que les mots sont toujours généraux. Le terme de « tristesse » sera employé en commun par toutes les personnes tristes, alors que leurs ressentis diffèrent peut-être sensiblement. Pour Bergson, la force des poètes et des romanciers est justement de repousser les limites du langage : en détournant les mots de leur usage initial, par la métaphore, le jeu sur le style et les sonorités, la littérature est en mesure d’exprimer l’intériorité humaine. Là encore, on voit que l’art permet de refléter une partie de la réalité qui nous échappe ordinairement (notre réalité intérieure), parce que notre attention se trouve focalisée par la nécessité d’agir et d’interagir avec d’autres.
b. L’art nous libère de la temporalité « animale » du travail et de la consommation
Travailler et consommer les produits du travail nous plonge dans un univers sans consistance où tout qui est créé, l’est pour être détruit un jour. Une vie humaine réduite à cela serait extrêmement pauvre, « animale » plutôt qu’humaine, étant donné la capacité de notre esprit à se projeter dans un passé et un avenir qui dépassent l’échelle d’une vie individuelle. Or la création artistique et la contemplation des œuvres d’art offrent un support à ce désir humain de se rapporter à la tradition ainsi qu’à la postérité. Si l’art nous libère de quelque chose, c’est donc d’un temps économique trop resserré, pour nous ouvrir à la temporalité longue à laquelle les humains aspirent.
On peut distinguer comme Hannah Arendt (1906-1975) deux types de rapports au monde :
– la vie économique, que l’on passe à travailler pour satisfaire ses besoins ; c’est une vie répétitive, consacrée à la production et à la consommation, une vie « animale » parce qu’elle vise à la conservation de soi (qu’elle nomme zoè)
– et l’existence spécifiquement humaine, caractérisée par le développement de notre potentiel dans toute sa diversité, celle que l’on atteint dans le loisir, par l’art, la lecture, le sport ou l’engagement politique (quelle nomme le bios)
En particulier, Arendt considère que l’art nous arrache à l’animalité, parce qu’il nous fait entrer dans une autre forme de temps. Ce n’est plus le court terme de la vie humaine, mais le temps long de l’œuvre, qui nous rend en quelque sorte immortels. Une œuvre, à la différence d’un objet de consommation, n’est pas fabriquée pour être utilisée mais pour être contemplée, elle n’est donc en principe pas soumise à l’usure. On souhaite qu’elle échappe au passage du temps, elle constitue d’ailleurs pour les artistes une sorte de vie après la mort. L’art sert donc à établir des repères stables dans notre monde, à travers des objets qui traversent le temps sans être altérés, témoignages des temps passés et sources de joie et de méditation pour les temps présents.