chapitre bonus 1: Peut-on dire d’une culture qu’elle est supérieure à une autre?
Valeurs et méta-valeurs
(ce chapitre est en cours d’amélioration mais vous pouvez bien sûr le lire et en tirer un bénéfice pour votre culture philosophique et générale)
Introduction/problématique
Confrontés à des mœurs, des croyances ou bien des institutions différentes des nôtres, nous avons semble-t-il tendance à porter un jugement spontané (donc pas ou peu réfléchi) nourri par nos émotions, nos préjugés et notre éducation, qui admet plus ou moins consciemment la supériorité de notre propre culture. C’est l’attitude ethnocentriste.
S’il est légitime, tant intellectuellement que moralement, de dénoncer ce préjugé, faut-il pour autant en conclure qu’en matière de culture et de traditions, « tout se vaut » et que tout mérite d’être valorisé et conservé, comme le supposerait un relativisme culturel absolu ? ou bien peut-on envisager une forme de consensus sur des principes intangibles ou des valeurs universelles qui légitimerait la condamnation ou l’approbation de certaines conduites humaines ?
Nous verrons qu’une solution satisfaisante à ce problème ne pourra émerger que d’une formulation précise du dialogue entre le particulier et l’universel qui se noue dans la conscience individuelle.
DC :
singulier/particulier/général/universel
relatif/absolu (relativisme/universalisme)
spontané/réfléchi
1. La diversité culturelle a longtemps été difficile à reconnaître…
Il peut nous sembler évident que, partout où vivent des hommes, vivent des êtres de culture. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas : longtemps, les Européens, lorsqu’ils entraient en contact avec les peuples des autres continents, les ont perçus comme des « naturels » ou des sauvages, parce qu’ils identifiaient leur culture à la seule manière possible d’être « civilisé ». Aujourd’hui encore, ne nous arrive-t-il jamais de réprouver d’autres mœurs que les nôtres, persuadés que notre manière de vivre est la meilleure?
Dans un fameux extrait des Essais (sur les cannibales), Montaigne ironise sur le fait que nous trouvons toujours nos us et coutumes plus parfaits qu’ailleurs.
–> texte de Montaigne + exercice d’explication « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »
« Le barbare est celui qui croit à la barbarie », dira Lévi-Strauss dans le même esprit que Montaigne : se croire civilisé parce qu’on croit à la barbarie ou à l’inhumanité de cultures trop différentes, c’est justement être amené à se comporter en barbare.
–> texte de Lévi-Strauss
Dans les pas de Montaigne, l’anthropologie du XXe siècle a nommé ethnocentrisme cette tendance à valoriser sa propre culture, en montrant alors qu’il n’est pas possible de porter un jugement de valeur totalement objectif ou absolu sur une culture puisque tout jugement se sert de critères et qu’il n’existe a priori aucun critère universel qui pourrait être appliqué de manière pertinente à toutes les cultures.
Ainsi le développement technique et économique, aussi louable et enviable soit-il, n’est-il pas le critère exclusif de la civilisation, ce que précise Lévi-Strauss dans Race et histoire.
–> texte de Lévi-Strauss « L’Occident, maître des machines »
2. … mais le principe du relativisme culturel a fini par s’imposer.
En réaction contre cette tendance illégitime (intellectuellement et moralement), les sciences de l’homme (ethnologie, anthropologie…) et l’opinion éclairée ont érigé le relativisme culturel en un principe incontesté : il revient à affirmer l’impossibilité de prétendre qu’une culture est absolument « supérieure » à une autre.
Ce principe a une signification morale importante dans des sociétés de plus en plus multiculturelles : il vise à rendre les individus plus ouverts à la diversité culturelle et plus tolérants aux différences de mœurs et de croyances. Ce processus d’ouverture à la différence débouche naturellement sur la rencontre et l’échange, selon une dialectique du même et de l’autre pacifique et féconde…
–> illustration du « choc des cultures » avec une séquence sur l’adaptation des iraniens aux mœurs de Suède
https://youtu.be/9uFEBmOKnP8
Le relativisme culturel a été une arme de pensée efficace pour lutter contre l’ethnocentrisme, le racisme et les préjugés de l’idéologie coloniale. Il nous a fait prendre conscience de la valeur des autres cultures, en particulier celles qui étaient en voie d’extinction, et de la nécessité de les préserver.
Mais un problème se pose à ce stade : Faut-il pour autant tout accepter ? Faut-il tout valoriser dans une culture donnée ? Et tout vouloir conserver au nom d’un soi-disant respect de la tradition ? Finalement « Tout se vaut-il ? » en matière de normes et de pratiques, comme l’affirmerait la thèse culturaliste, qui prône un relativisme absolu en la matière, interdisant de comparer et de juger les cultures « de l’extérieur ».
–> invitation à la réflexion éthique à partir de trois exemples « graduels » : les Padaung de Birmanie, la tradition chinoise des pieds bandés, la pratique de l’excision en Afrique.
Pour aller plus loin sur les Padaung :
https://lovetrotters.net/2015/01/04/a-la-rencontre-des-femmes-girafes-padaung-karen/
3. Les cultures sont toutefois inégales face à l’évolution d’un monde globalisé…
a. Sociétés traditionnelles « fermées » et sociétés modernes « ouvertes »
Les cultures échappent difficilement au mouvement de l’histoire et de la mondialisation, à la « marche du monde » qui fait circuler les techniques, les marchandises mais aussi les idées et les valeurs… Une distinction s’opère alors entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes.
Le repli sur elles-mêmes de sociétés restées trop ancrées dans leurs traditions est un frein à leur évolution et finalement, un appauvrissement. Au contraire des sociétés ouvertes qui, par leurs contacts avec l’extérieur, leurs emprunts à d’autres cultures, ont plus de chances de perdurer, d’évoluer jusqu’à former de grandes civilisations.
–> textes de M.Leiris et F.Wolff
Ainsi les cultures et les sociétés sont-elles toujours l’enjeu d’un conflit qui oppose les forces de la tradition et celles du progrès, et le souci de la préservation des identités culturelles doit être équilibré par celui du progrès social.
C’est ce conflit qui permet notamment de comprendre :
– le conflit des valeurs inhérent à toute société.
– la séparation initiale du champ politique entre le camp des progressistes et celui des conservateurs.
–> texte de J.S.Mill en annexe
b. Le relativisme culturel humaniste répond à l’idéal d’un genre humain unifié dans un monde ouvert.
Nous avons vu que celui qui jadis rejetait le « sauvage » se considérait comme « civilisé ». Cette notion figée de « civilisation » vise toujours à surmonter le relativisme culturel, en affirmant la supériorité voire l’universalité des valeurs d’une culture donnée. Mais c’est d’abord sa propre culture et les cultures en lesquelles on reconnaît des valeurs identiques à la sienne, qui sont ainsi promues au rang de « civilisées ».
Problème : Si l’universalisme peut être compris comme une figure masquée de l’ethnocentrisme, faut-il dès lors renoncer à l’idée de « civilisation » ?
Non, selon un courant humaniste dont Lévi-Strauss est l’héritier, qui nous invite à penser l’humanité dans son unité et son universalité, par-delà la diversité des cultures.
Cette idée d’humanité (au sens biologique mais surtout au sens moral) s’ancre d’abord la spécificité de la « nature humaine » qui n’est paradoxalement pas naturellement définie. L’humain peut être considéré comme une espèce inachevée, qui doit exercer sa liberté et user de sa raison pour « achever » ce qu’elle est, pour définir ce que doit être sa place dans l’univers.
L’unité de l’humanité se reconnaît ensuite dans fait que tous les hommes sont confrontés initialement aux mêmes conditions fondamentales d’existence à partir desquelles ils doivent inventer leur vie.
A quels problèmes fondamentaux les hommes sont-ils ainsi amenés à faire face ?
– tirer leur subsistance par le travail,
– lutter contre l’adversité de la nature,
– choisir les bons partenaires,
– s’organiser en société,
– accueillir une descendance et l’éduquer,
– se préparer à mourir
– etc.
Là est d’abord cette unité du genre humain, dans cette universalité de problèmes fondamentaux à résoudre. Savoir cela, en prendre conscience, c’est être intéressé par les autres solutions, actuelles et futures, à ces problèmes dont notre culture ne peut légitimement prétendre posséder « la » solution définitive…
La véritable civilisation (inclusive) serait alors à chercher dans la capacité d’une société à s’ouvrir et à tenir compte des cultures différentes (au contraire du « repli identitaire ») pour trouver les meilleures solutions aux problèmes essentiels de l’homme…
En conclusion
Sur un plan moral et juridique, le conflit entre relativisme et universalisme a trouvé une solution dans le « relativisme culturel humaniste » qui concilie l’héritage des Lumières avec les apports de l’anthropologie ; il place les besoins fondamentaux de l’être humain au-dessus des cultures particulières, et y enracine des référents universels dont la légitimité semble acquise par-delà les frontières de l’ « occident » :
– l’Etat de droit, la démocratie et les libertés fondamentales qu’elle doit garantir
– les droits de l’homme (DDHC 1789 ; DUDH 1948)
– les droits des femmes et les droits de l’enfant,
– la laïcité de la sphère publique,
– la liberté de l’information,
– le droit d’association,
– le droit à l’éducation,
– l’absence de toute discrimination basée sur les origines, le religion ou le sexe,
– le droit à la propriété…
Voir les indices suivants pour approfondir concrètement :
– Indice de développement humain (IDH)
– Indice de démocratie
– Bonheur national brut (au Bhoutan)
– site OCDE « Better life »
http://www.oecdbetterlifeindex.org/fr/#/11111111111
Et cette émission Arte Le dessous des cartes
https://www.youtube.com/watch?v=hyAsyMhKfVc