
Vanité (ou Allégorie de la vie humaine), Philippe de Champaigne, 1646
chapitre 4
Pour être heureux, faut-il vivre au présent ?
notions abordées: le bonheur, le temps
Ce cours a une forme hybride : d’abord une introduction très riche qui vous montre comment bien problématiser et « mettre en tension » le sujet, selon une démarche de questionnement, suivi d’un développement doctrinal qui reprend les différents arguments et thèses philosophiques développés par les auteurs du corpus travaillé en classe.
En exergue…
« Ne cherche pas à connaître, il est défendu de le savoir, quelle destinée nous ont faite les Dieux, à toi et à moi, ô Leuconoé ; et n’interroge pas les Nombres Babyloniens. Combien le mieux est de se résigner, quoi qu’il arrive ! Que Jupiter t’accorde plusieurs hivers, ou que celui-ci soit le dernier, qui heurte maintenant la mer Tyrrhénienne contre les rochers immuables, sois sage, filtre tes vins et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit.
Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain. »
Horace, Odes, I, 11
Carpe diem! Cueille le jour! Par cette fameuse formule, le poète épicurien Horace cherchait à persuader la destinataire de cette ode de profiter du moment présent et d’en tirer toutes les joies possibles, sans s’inquiéter du jour de sa mort… Ces mots résonnent désormais dans la conscience humaine comme un rappel de la brièveté relative de la vie et de l’importance à vivre le temps présent, ignorants que nous sommes de ce que nous réserve l’avenir… Faut-il alors vivre au présent pour être heureux ? Cette interrogation présuppose que le bonheur dépendrait de notre manière d’habiter le temps. Elle invite ensuite à questionner ce que signifie véritablement « vivre au présent » et si cette exigence est bien compatible avec ce qu’est l’existence humaine. Enfin la question invite bien sûr à engager une réflexion personnelle sur notre conception du bonheur.
D’un côté, l’expérience quotidienne semble confirmer l’intuition que nous nous rendons malheureux en nous dispersant temporellement : entre regrets et anxiété pour l’avenir, nous sommes rarement pleinement présents à ce qui se passe ici et maintenant. Cette fuite perpétuelle hors du présent ne serait-elle pas précisément ce qui nous empêche d’être heureux ?
Mais d’un autre côté, peut-on vraiment réduire l’existence humaine au présent sans la mutiler ? L’homme n’est-il pas fondamentalement un être temporel, qui se constitue dans son rapport au passé (par la mémoire, l’identité, l’expérience) et à l’avenir (par le projet, l’espérance, l’anticipation) ? Comment pourrait-on être heureux en s’amputant de ces dimensions essentielles de notre humanité ? Le présent pur, réduit à l’instant ponctuel, n’est-il pas trop ténu, trop fugace pour contenir ce bonheur durable auquel nous aspirons ?
La problématique se complexifie encore si l’on examine les différentes manières de comprendre « vivre au présent ». S’agit-il de jouir intensément de l’instant, à la manière hédoniste ? De se détacher stoïquement des passions liées au temps ? D’être pleinement attentif et conscient de chaque moment vécu ? Et qu’entend-on exactement par « présent » : l’instant fugitif qui échappe dès qu’on le nomme, ou une forme de présence à soi et au monde qui traverserait les trois dimensions temporelles ?
Nous examinerons d’abord comment la tradition philosophique a identifié dans la dispersion temporelle une source majeure de malheur, faisant du présent le refuge nécessaire de la sérénité. Puis nous verrons que cette exigence se heurte à des limites anthropologiques fondamentales, l’homme étant constitué par sa temporalité même. Enfin, nous chercherons à dépasser cette apparente contradiction en envisageant un rapport au temps qui ne soit ni fuite ni amputation, mais pleine habitation de notre existence.
I. L’instant présent comme refuge contre la souffrance temporelle
A. La fuite hors du présent comme source de malheur
Pascal
Pascal diagnostique l’incapacité fondamentale de l’homme à vivre au présent. Selon lui, nous ne nous tenons jamais au temps présent : nous anticipons l’avenir ou rappelons le passé, errant ainsi dans des temps qui ne nous appartiennent pas. Cette fuite s’explique par le fait que le présent nous blesse ordinairement et révèle le caractère misérable de notre existence. Nous nous noyons dans le souci du lendemain pour éviter de regarder en face notre condition. Pascal conclut radicalement : le présent n’est jamais notre fin mais seulement un moyen, si bien que nous ne vivons jamais mais espérons seulement de vivre, rendant le bonheur à jamais inaccessible.
Kierkegaard
Kierkegaard approfondit cette analyse en distinguant les malheureux par l’espoir et les malheureux par le souvenir. Le malheureux est toujours absent de lui-même, jamais présent. Ceux qui vivent dans le souvenir portent une empreinte douloureuse particulièrement cruelle, car le passé possède la particularité d’être fini et donc définitivement figé. L’être malheureux se caractérise ainsi par son incapacité à habiter pleinement l’instant qu’il traverse.
B. L’impératif stoïcien de concentration sur le présent
Face à cette dispersion temporelle, Marc-Aurèle propose une discipline radicale de l’attention au présent. Il invite à écarter de notre pensée tout ce qui concerne les autres, notre passé, nos craintes futures, tout ce qui vient du corps ou des circonstances extérieures. Cette ascèse mentale vise à libérer notre force intelligente des passions liées aux attachements temporels. Sa prescription est claire : ne te soucie de vivre que l’instant où tu vis, c’est-à-dire l’instant présent. Cette concentration permet de passer le temps qui reste jusqu’à la mort dans la paix morale et la noblesse.
Cette sagesse stoïcienne repose sur l’idée que seul le présent nous appartient véritablement. Le passé et l’avenir échappent à notre contrôle, tandis que l’instant présent constitue le seul espace de notre liberté et de notre action selon la raison.
C. La célébration épicurienne de l’instant jouissif
Anacréon
Anacréon exprime avec lyrisme une sagesse hédoniste qui valorise l’intensité du présent. Face à l’incertitude de l’avenir et à la brièveté de la vie, il proclame : « je veux être ivre, je veux danser, je veux être couvert de parfums ». Pourquoi garder les parfums pour une pierre insensible ? Pourquoi ne pas jouir maintenant, pendant que nous vivons encore ? Cette philosophie de la jouissance immédiate reconnaît la précarité de l’existence et choisit d’y répondre par l’intensification du plaisir présent.
Épicure
Épicure théorise cette sagesse du présent en faisant du plaisir le principe et le but de la vie bienheureuse. Toutefois, sa position est plus nuancée qu’un hédonisme immédiat: il distingue les désirs naturels et nécessaires des désirs vains, et reconnaît que certaines douleurs présentes peuvent être acceptées en vue d’un plaisir futur plus grand. Le calcul des plaisirs implique donc une certaine projection temporelle, mais toujours en vue de la sérénité présente de l’âme.
II. Les limites d’un présent absolu : l’humain comme être temporel
A. L’impossibilité d’un bonheur fixé dans l’instant (Rousseau)
Rousseau formule une objection radicale à l’idée d’un bonheur ancré dans le présent. Tout est dans un flux continuel, rien ne garde une forme constante. Nos affections s’attachent aux choses extérieures qui passent et changent nécessairement. Nous n’avons guère ici-bas que du plaisir qui passe, mais le bonheur qui dure reste introuvable. À peine dans nos plus vives jouissances existe-t-il un instant où le cœur puisse dire : « Je voudrais que cet instant durât toujours ». Comment appeler bonheur un état fugitif qui laisse le cœur inquiet et vide ?
Cette critique révèle que le présent pur, réduit à l’instant ponctuel, est trop ténu pour contenir le bonheur. Le bonheur requiert une certaine durée, une stabilité que l’instant isolé ne peut offrir. L’éphémère du présent semble incompatible avec l’aspiration au bonheur durable.
B. L’homme comme projet : la dimension future de l’existence (Sartre)
Sartre affirme que l’homme n’est pas définissable a priori car il n’est d’abord rien. Il sera tel qu’il se sera fait. L’homme existe d’abord comme ce qui se jette vers un avenir, ce qui est conscient de se projeter. L’homme est fondamentalement un projet, et rien n’existe préalablement à ce projet.
Cette conception existentialiste montre que l’être humain se constitue dans son rapport à l’avenir. Vouloir abolir cette dimension projective reviendrait à nier la nature même de l’existence humaine. Le bonheur ne peut donc se concevoir indépendamment de cette ouverture temporelle constitutive de notre être.
C. Le paradoxe du présent pur
Pascal souligne le paradoxe : si nous pensons au présent, ce n’est que pour en prendre la lumière afin de disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin en lui-même. Cette structure téléologique de la conscience semble insurmontable. Même lorsque nous prétendons vivre au présent, nous l’instrumentalisons déjà en vue d’autre chose.
De plus, Kierkegaard note que renoncer au présent en espérant une vie éternelle future crée également le malheur. Le problème n’est donc pas simplement la projection temporelle elle-même, mais l’absence à soi qu’elle engendre.
III. Vers une réconciliation : habiter pleinement la temporalité
A. La mémoire comme sanctuaire du bonheur (Sénèque)
Sénèque propose une voie originale en valorisant le rapport au passé. Contrairement aux gens trop occupés qui laissent perdre leur passé, la mémoire constitue un sanctuaire, une part sacrée de notre temps soustraite à l’empire du hasard. Le passé est certain, là où l’avenir reste aléatoire. C’est le fait d’un esprit assuré et tranquille que de flâner parmi toutes les périodes de son existence.
Cette perspective renverse l’opposition entre présent et bonheur : le bonheur ne réside pas dans l’abolition du temps, mais dans la capacité à posséder sereinement et continuellement notre vie passée. La sagesse consiste à se retourner vers ce qui fut pour le ressaisir dans un présent méditatif.
B. L’éternel retour comme test existentiel (Nietzsche)
Nietzsche propose l’hypothèse vertigineuse de l’éternel retour : que dirais-tu si un démon t’annonçait que tu devras revivre ta vie à l’identique, d’innombrables fois ? Cette pensée transformerait celui qui l’accepterait véritablement. La question « Voudrais-tu ceci encore une fois ? » pèserait sur chaque acte.
L’éternel retour ne consiste pas à vivre seulement dans l’instant présent, mais à vivre chaque instant avec une intensité telle qu’on pourrait désirer sa répétition éternelle. Il ne s’agit pas d’abolir le temps, mais d’affirmer si pleinement chaque moment qu’il acquiert une valeur d’éternité. Cette « dernière éternelle confirmation » exige de témoigner de bienveillance envers soi-même et la vie dans leur totalité temporelle.
C. Présence plutôt que présent
La question initiale contient peut-être une confusion : faut-il vivre « au » présent ou vivre « en présence » ? Le problème n’est pas tant de se situer dans une fraction temporelle appelée présent, que d’être pleinement présent à soi-même et à son existence, quelle que soit la dimension temporelle mobilisée.
Marc-Aurèle recherche une présence à soi détachée des passions temporelles. Sénèque cultive une présence méditative incluant le passé ressaisi. Nietzsche exige une présence affirmative à la totalité de l’existence. Dans chaque cas, le bonheur ne dépend pas de l’abolition du temps, mais d’une qualité de présence à soi et au monde.
Conclusion
Pour être heureux, il ne suffit pas de vivre au présent si l’on entend par là se confiner dans l’instant ponctuel. Cette exigence se heurte à la nature temporelle de l’existence humaine, être de projet et de mémoire. Toutefois, la dispersion dans le temps – cette fuite perpétuelle entre regrets et espoirs – constitue effectivement un obstacle majeur au bonheur.
La sagesse consiste moins à se river au présent qu’à cultiver une présence pleine à soi-même, capable d’assumer sereinement les trois dimensions du temps. Le bonheur ne réside ni dans l’instant pur ni dans la fuite temporelle, mais dans cette capacité à habiter pleinement notre temporalité sans être dévoré par elle – que ce soit par la concentration stoïcienne, la mémoire méditative ou l’affirmation nietzschéenne de l’existence dans sa totalité.