1. La philosophie de l’histoire
Avec Hegel et Marx, le XIXe siècle sera celui des philosophies de l’histoire. La première caractéristique de toutes les philosophies de l’histoire est d’affirmer que l’histoire a un sens, c’est-à-dire à la fois une signification et une direction définies, et donc qu’elle tend vers une fin. Tout l’effort des philosophies de l’histoire est donc de percevoir dans l’irrationalité apparente du cours de l’histoire l’œuvre d’une rationalité réelle. Rien de grand ne se fait dans l’histoire sans passion, dit Hegel, mais les passions elles-mêmes ne sont qu’une «ruse de la raison». Cela pose le problème de l’action des hommes dans l’histoire : en tendant à un certain déterminisme historique, ces philosophies sont-elles conduites à reconsidérer la liberté de l’action des hommes dans l’histoire?
2. L’ère du soupçon
Deux figures opposées dominent la philosophie du XIXe siècle: Hegel, pour qui «ce qui est rationnel est effectif; et ce qui est effectif est rationnel», et Nietzsche, qui se déclare parfois lui-même irrationaliste. Le premier interprète l’histoire – malgré ses horreurs – comme relevant d’un sens rationnel ; le second, au contraire, veut interroger le droit, la philosophie, la morale, la science, bref la rationalité elle-même, du point de vue de leur genèse et de leur signification. Nietzsche contre Hegel : le soupçon porté sur l’origine des valeurs contre la quête de la rationalité inscrite dans le réel.
Le principe de la critique nietzschéenne consiste à se demander ce que valent les valeurs en les ramenant au type de volonté qui les veut. Cette volonté peut être affirmative, créatrice et active. Elle peut être au contraire réactive, négatrice et déprédatrice de la vie. C’est de ce type de volonté, selon Nietzsche, qu’émanent toutes les fausses valeurs de la modernité : la morale religieuse comme celle de la philosophie depuis Socrate, la valeur du travail, la valeur de la démocratie, enfin, la valeur de la vérité et de la science.
3. La philosophie comme démystification
La philosophie tend alors à changer de fonction : non plus dire une vérité ou construire un système, mais détruire les illusions. Le philosophe se pose en démystificateur. En se voulant briseur d’idoles, Nietzsche illustre à merveille cette nouvelle définition de la philosophie. Mais, à sa manière propre, Marx aussi. Certes, les idées de ces deux penseurs sont opposées : l’aristocratisme de Nietzsche est aux antipodes du socialisme de Marx. Mais il existe de l’un à l’autre une certaine communauté de démarche, qu’il est possible de résumer ainsi : ne pas croire les hommes ni leurs représentations sur parole. Le soupçon nietzschéen porté sur les valeurs fait ainsi écho, d’une certaine façon, à la théorie marxiste de l’idéologie, c’est-à-dire des idées produites par une société, qui s’expriment dans son système juridique et dans ses conceptions morales, politiques, philosophiques ou religieuses dominantes. L’idéologie est une fausse conscience, une conscience aliénée du réel. La critique de la religion est l’exemple type, chez Marx, de l’entreprise de démystification de l’idéologie.
4. Le travail : un nouvel objet philosophique
Dans le contexte de l’industrialisation, se pose la question de la valeur du travail, notamment avec Hegel et Marx. Pour Hegel, le travail n’a pas seulement une valeur morale ou une valeur économique. Il a une valeur anthropologique : en assurant sa subsistance, l’homme est amené à transformer la nature et à se transformer lui-même. Le travail est ce grâce à quoi il manifeste ce qu’il est en se reconnaissant dans les produits de son travail. Tel est le sens chez Hegel de la célèbre dialectique du maître et de l’esclave (Phénoménologie de l’Esprit, 1807) : dans le travail, l’esclave trouve les conditions de sa libération, en devenant le maître du maître, lequel finit par dépendre du travail de l’esclave pour la satisfaction de ses besoins.
Marx reprend à Hegel cette idée que le travail fait l’homme. Mais, si telle est l’essence du travail, tel n’est pas le travail accompli dans les conditions d’une société où les travailleurs sont exploités. La critique marxiste du travail salarié dans une société capitaliste (Le Capital, 1867) est la critique d’un travail dénaturé, et Marx attend précisément de la société communiste qu’elle permette de retrouver le vrai sens du travail humain.
5. Libéralisme ou socialisme?
Les problèmes engendrés par ta révolution industrielle dans le monde du travail vont donner lieu à un débat opposant deux conceptions politiques et sociales : le socialisme et le libéralisme. Le socialisme, qui s’est développé avec le mouvement ouvrier, s’est incarné dans plusieurs figures : Marx bien sûr, mais aussi les utopies de Fourier, de Owen, de Proudhon et l’anarchisme de Bakounine… En général, le socialisme voit dans l’exploitation d’un prolétariat misérable la vérité du capitalisme. Il prône une réduction, voire une suppression des inégalités sociales et une réglementation du travail. Dans ses versions les plus révolutionnaires, celle de Marx par exemple, il milite en faveur de la destruction du régime de la propriété privée des moyens de production.
À l’opposé, le libéralisme, dont Benjamin Constant fut en France un représentant éminent, fait de l’individu le centre de la vie sociale. Constant distingue ainsi la «liberté des anciens», qui était celle de participer à la vie publique, de la « liberté des modernes », qui est celle de vaquer à ses occupations privées. D’où l’idée de l’État minimum : son rôle doit être réduit à ses fonctions d’ordre public (police, justice, armée). Ses compétences s’arrêtent là où commence la vie privée, de laquelle relève la vie économique. Autre penseur du libéralisme, Tocqueville voit dans cet individualisme le trait caractéristique des sociétés démocratiques modernes (De la démocratie en Amérique, livre I,1835, livre II, 1840).
6. L’État en question
Le libéralisme est donc méfiant envers un État dont il craint les empiétements sur la vie privée des individus. Mais il continue à lui reconnaître une valeur irremplaçable : protéger cette vie privée même, c’est-à-dire les libertés et la propriété individuelle.
La pensée socialiste aura, quant à elle, tendance à développer un antiétatisme beaucoup plus radical. Ainsi l’anarchisme et le marxisme se rejoignent-ils dans l’idée d’une aspiration à une société sans classes impliquant la destruction de l’État, dans lequel ils voient un instrument de domination et d’oppression.
7. Science et civilisation
La philosophie du XIXe siècle hérite du XVIIIe siècle sa foi dans le progrès. Mais elle donne aux sciences un rôle déterminant dans l’accomplissement de ce progrès. Le positivisme d’Auguste Comte est à cet égard exemplaire en formulant sa loi des trois états : à l’âge théologique et à l’âge métaphysique succède un âge positif ou âge de la science, qui est le dernier état de l’histoire humaine, celui de sa maturité. La science prétend alors être un principe organisateur de la société, comme la religion l’avait été pour le Moyen Âge.
Qu’est-ce qui rend la science si sûre d’elle-même? La méthode expérimentale, dont Claude Bernard codifie les règles dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865). Claude Bernard étend à la science du vivant les principes d’une démarche expérimentale qui s’était imposée à la physique au siècle précédent. Il souligne le fait que ce qui rend la science objective, c’est que ses hypothèses sont vérifiées par l’observation et l’expérience. Certes, le raisonnement expérimental suppose ces «idées préconçues» que sont les hypothèses scientifiques, mais seule la vérification expérimentale de ces hypothèses conduira à les accepter.
Quelques grands noms:
Hegel (1770-1831), Schopenhauer (1788-1860), Comte (1798-1857), Tocqueville (1805-1859), Mill (1806-1873), Kierkegaard (1813-1855), Marx (1818-1883), Nietzsche (1844-1900)